Mardi 6 juillet 2010


Au début, quand j’expliquais le sujet de ma recherche , j’étais souvent surpris de la réaction de mes interlocuteurs. “Ah bon ?, “C’est possible d’écrire une thèse là-dessus?”. Cette perplexité, je suppose qu’elle vient du fait que la plupart des gens s’imaginent que l’expression en ligne est une chose arbitraire. Il la perçoivent comme le vague résultat d’un ensemble d’égos agglutinés ou une masse incompréhensible et indéfinissable de paroles aléatoires. Dans ce billet, je vais tenter de vous représenter les formes d’expression en ligne autrement… comme un système complexe (cf. René Doursat, David Chavalarias).

Un système complexe c’est (1) un ensemble d’agents ou d’unités élémentaires en interaction les unes avec les autres. Chacune de ses unités produit un (2) comportement, qui, localement, affecte celui des autres entités. A plus large échelle, (3) de nouveaux phénomènes peuvent émerger de ces entités en interaction, et cela sans qu’aucun agent – sans qu’aucune unité élémentaire – n’ait eu une vue de l’ensemble du système, et sans qu’aucun ordre ne se soit donc imposé de l’extérieur. Il y a, en d’autres termes, un phénomène d’émergence spontanée (vs. réflexive) qui se produit.

Notre environnement est rempli de ces systèmes complexes, des systèmes moléculaires aux systèmes économiques en passant par les colonies d’insectes sociaux. Si les entités élémentaires de ces systèmes parviennent à coordonner leurs actions, c’est grâce à des balises, à des traces, qu’elles laissent derrière elles (systèmes stigmergiques).  Si je vous parle de tout ça c’est parce que les systèmes d’information – les rumeurs, les réseaux de presse, Internet, la blogosphère – procèdent de la même logique. Le Web est un système complexe, lequel entretient des liens d’isomorphisme avec les systèmes susmentionnés …

Avec l’étude des systèmes complexes, c’est en fait la distinction naturel-artificiel qui s’estompe. Bien que l’on puisse toujours distinguer, d’un côté, les systèmes affectés d’une intervention humaine, et de l’autre, les systèmes qui ne le sont pas, bien que l’on soit toujours en droit de souligner le caractère artificiel des systèmes sociaux et techno-sociaux – comme les systèmes monétaire, auto-routier ou aérien – on s’aperçoit qu’à certains niveaux d’observation, cette distinction perd de sa pertinence, car on voit des phénomènes émerger spontanément d’agrégats de comportements humains : la circulation aérienne suit par exemple la distribution de la loi de puissance, les échanges au sein de la blogosphère suit le principe de Pareto etc.

Bref, l’étude des systèmes complexes nous place, nous êtres humains, dans une position fort inhabituelle, à partir de laquelle nous sommes forcés d’admettre que des phénomènes spontanés, ou naturels, émergent des actions volontaires (“artificielles”) des acteurs sociaux. Bien qu’il ait été créé par les hommes, le Web – avec son réseau IP et ses réseaux sémantiques – a lui aussi un certain nombre propriétés émergentes, des propriétés qui n’étaient pas prévues par les ingénieurs qui ont conçu le système : on voit des phénomènes de regroupements sociaux, d’encombrement, de rupture du réseau, de synchronisation et des effets d’entraînement (c’est-à-dire des phénomènes où, par effet de feedback, de plus en plus individus s’intéressent à un sujet en raison de l’intérêt qu’il suscite auprès des autres agents).

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Quelques liens utiles:

http://www.franceculture.com/emission-place-de-la-toile-le-web-et-la-complexit%C3%A9-23-ce-qu-internet-change-%C3%A0-notre-fa%C3%A7on-de-penser-

http://doursat.free.fr/

http://cssociety.org/tiki-index.php

http://complexityblog.com/

work in progress

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Dans des pays où le gouvernement utilise des moyens coercitifs pour contrôler et limiter l’expression des citoyens, on a pu voir se développer, par Internet, une multiplicité d’opinions contraires à celles du pouvoir central. Des images de violence ou de protestation – interdites de diffusion sur les chaînes et les journaux nationaux – ont par exemple pu bénéficier d’une très large diffusion, au départ d’un très petit nombre d’internautes. Bref, dans les contextes politiques où règne la censure, Internet permet à des opinions divergentes de gagner en légitimité (cf. Berkmann Center, 2009).

Carte des "ennemis de l'Internet", par RSF

Mais qu’en est-il de pays, comme la Belgique ou la France, où la liberté d’expression est reconnue comme droit constitutionnel, et où la majorité de la population est connectée à Internet ? Dans ces pays, on s’aperçoit que le libéralisme en termes de régulation de la communication n’est pas une condition suffisante au maintien du débat public. Internet ne nous a jusqu’à présent permis de lever qu’un certain type d’entraves à la libre expression, à l’exclusion d’autres. Les distances géographiques furent réduites, les délais temporels raccourcis, les frontières institutionnelles et les rapports hiérarchiques ébranlés … pourtant la libération de la communication que l’on annonçait n’a pas eu lieu. Et c’est moins dû à une inaptitude du consommateur d’information qu’à une méconnaissance de la signification du mot « liberté», dans « liberté d’expression ».

Le mot liberté est généralement compris dans son acceptation moderne d’ « absence d’entrave », absence d’obstacles extérieurs au mouvement. Si l’on se contente de cette définition en creux (liberté négative), chercher à comprendre le sens du mot liberté, revient à chercher à comprendre ce qui entrave le mouvement. Dans le cas des êtres humains, les modernes ont supposé que le mouvement trouvait son origine dans une partie du corps affranchie de toute détermination, une partie du corps faisant office de cause première. Ils y virent – à la suite de Descartes – le siège du libre choix; et décrétèrent que l’esprit meut le corps, et qu’aussi longtemps que le corps est mû par l’esprit, le corps est libre (cf. théorie de la glande pinéale comme siège du libre arbitre).

Schéma du fonctionnement de la glande pinéale vue par Descartes dans les Méditations métaphysiques (1641)

Mais alors, si c’est vraiment l’esprit qui anime le corps, comment se fait-il qu’avoir l’idée d’une “action” ne suffise pas à ce que nous nous y conformions? Et, comment l’entendement peut il à la fois se conformer au principe de raison suffisante (nihil est sine ratione), et supposer l’existence d’un principe moteur détaché de toute cause (“un empire dans un autre empire“, selon Spinoza) ? Face à ces objections, on se dit qu’il serait, sans doute, plus raisonnable de penser que les représentations de notre esprit, accompagnent les mouvements du corps (plutôt qu’elles ne les génèrent); et que ce qui génère nos mouvements c’est le désir: un effort de croissance.

Baruch Spinoza (1632-1677)

Pour Spinoza, l’idée que nous nous faisons de cet effort de croissance et de maintien dans l’existence est nécessairement incomplète. Ainsi, dans notre esprit, les raisons qui justifient nos comportements sont parfois des guides pour une action prudente et raisonnable, mais parfois aussi de simples prétextes visant à justifier une action que nous nous imaginons bénéfique mais dont les véritables motifs nous sont inconnus. Dans ce second cas de figure, nous n’agissons pas librement, mais sommes contraints, c’est-à-dire que nous pâtissons de forces étrangères à notre désir bien informé.

Qu’est-ce que cette longue digression peut bien nous apprendre sur la liberté d’expression ? Cela nous apprend, (mais c’est peut-être pas une découverte)  que l’absence d’entrave, et l’absence de principe extérieur d’autorité, n’est pas une condition suffisante au développement d’un véritable espace de libre expression. Celui-ci requiert ce que Spinoza appelle une “libre nécessité” (deux termes qui, pour lui, n’ont rien de contradictoire l’un avec l’autre), laquelle passe par la connaissance des déterminations qui conduisent nos actions. Il faut se poser la question : Qu’est-ce qui détermine les choses que j’ai jusqu’ici exprimées ? Si ce n’est pas un lien d’autorité visible, cela peut aussi être une foule d’autre choses ; comme  la partialité vis-à-vis de soi-même, la peur de déplaire, l’opportunisme… Bref, la (re)connaissance de toutes ces déterminations est utile, et nécessaire au développement de ce qu’on appelle “libre expression”.

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