Il y a, dans la communication en face-à-face, une multitude d’attitudes involontaires qui attestent de la puissance des sentiments, et de l’impact de l’imagination sur l’action : les rougissements, les tremblements, les tâtonnements, la pâleur, le bégaiement, les fluctuations de voix, les clignements de l’œil (Goffman, 1958). Autant de gestes involontaires que les acteurs s’efforcent de contenir, manipulant ainsi les signaux qu’ils renvoient aux membres du public, de façon à produire sur eux un certain effet, une certaine impression . Le tout s’intègre dans un jeu complexe : « un système à multiples canaux auquel l’acteur participe à tout instant, qu’il le veuille ou non : par ses gestes, son regard, son silence, sinon son absence » (Winkin, 1981, p. 7) . Puisque la communication par écran interposé est souvent réduite à un ou deux canaux, les gestes (qui, dans un autre contexte, pourraient démentir la parole) sont soustraits au regard d’autrui : seules quelques hésitations, impropriétés de langage et émoticons sont susceptibles de fragiliser la mise en scène de l’information. Dans ce contexte, la question est de savoir comment les interlocuteurs s’y prennent pour convaincre de la fiabilité d’un signal et – simultanément – s’assurer de la fiabilité du signal d’autrui et écarter les risques de manipulation.

Thomas Sheff est un professeur de l’université de Santa Barbara. Il travaille dans le domaine de la sociologie des émotions. Il souligne – comme Goffman – l’existence d’un monde socio-émotionnel (dominé par des sentiments relatifs à l’image de soi).

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Introduction

La rencontre du ‘journalisme’ et des techniques de communication informatique a conduit à l’invention d’une multitude de termes nouve        aux, censés décrire un journalisme « en mutation » : journalisme civique ou public (Meyer, 1995, Haas & Steiner, 2001, 2006 ; Joyce, 2006), cyber-journalisme (Dahlgren, 1996)[1], journalisme open source (Leonard, 1999), journalisme citoyen (Gillmor, 2004 ; Rosen, 2006 ; de Rosnay & Revelli 2006 ; Bruns, 2008), journalisme participatif (Deuze, 2005, 2006, 2007 ; Deuze, Bruns & Neuberger, 2007 ; Rheingold, 2008), journalisme do-it-yourself (Gillmor, 2004 ; Deuze, 2006)  journalisme réticulaire (Bardoel & Deuze, 2001), journalisme liquide (Deuze, 2007, 2008), journalisme enrichi…

Ces termes renvoient tous à l’idée d’une technologie censée favoriser le pouvoir d’investigation et d’expression des individus, ainsi qu’à une activité journalistique qui se sert de la technologie pour s’examiner elle-même et s’ouvrir à des acteurs œuvrant loin des institutions, loin des conventions. Le but de cet article est de faire la généalogie de ce journalisme en réseau. Il s’agira plus exactement de retracer la coévolution [2] du journalisme et des techniques informatiques : pour montrer comment le journalisme a évolué au contact de l’informatique, et l’informatique au contact des journalistes et des médias.

1.1. Le traitement de l’information dans une société complexe 

Tout part d’un constat : les problèmes de la société dépendent moins de causes extérieures, que de sa propre complexité : elle se complexifie, et la pensée ne suit plus. Au début du XXème siècle, certains intellectuels, comme John Dewey, avaient proposé de miser sur l’éducation et la participation des individus à la vie publique. Tandis que d’autres, comme Walter Lippman, jugeaient que – dans une société de plus en plus complexe – le public n’avait pas d’autre choix que de déléguer la majeure partie de son pouvoir d’analyse et de synthèse à une classe de professionnels (journalistes, académiques, experts, techniciens). Enfin, dans les années d’après-guerre, une solution technique, est proposée : il s’agit de créer une machine qui offrirait un support, non seulement au calcul, mais aussi à la mémoire, la réflexion et la pensée. C’est le projet de Vannevar Bush (« As We May Think », 1945), qui rappelle vaguement celui, plus ancien, d’Otlet et Fontaine.

A l’époque, au lendemain de la guerre, il existait déjà de nombreuses machines capables de faire des calculs, de résoudre des équations, d’encoder et de décoder de l’information, d’anticiper la trajectoire d’un objet et enfin … de s’ajuster en fonction d’une prévision. Cette dernière innovation amène un bouleversement des schémas de pensée : l’humain se dote pour la première fois d’outils susceptibles de s’ajuster d’eux-mêmes à des changements environnants. Des machines empruntent ainsi des voies de causalité circulaire, qui étaient autrefois l’apanage des organismes vivants. C’est le point de départ d’un nouveau champ intellectuel, la cybernétique, science de la communication et du contrôle, aussi appelée « science des systèmes auto-organisés » [3] (Wiener[4]-[5], Cybernetics, 1948).

Certains commentateurs – comme Philippe Breton – y voient le point de départ d’une utopie technologique ; qui érige la ‘transparence’ en principe social ultime. La théorie mathématique de la communication de Claude Shannon, ouvre la voie à un nouveau champ industriel (1949) : l’information[6] devient une grandeur statistique (bits) stockable, contrôlable, mesurable et échangeable. L’énergie des « ingénieurs de la communication » est donc employée, à compter de cette date, à réduire le risque d’erreur, à diminuer les pertes d’information (flip), à accroître la fiabilité de la chaîne encodeur-canal-décodeur, à accroître le volume des flux, à faire reculer la limite en termes de capacité de transfert de l’information (limite de Shannon)[7].

Dans les années 1960, des chercheurs – inspirés par Norbert Wiener - ont la curieuse idée d’associer l’informatique à un moyen de communication : l’informatique n’est pas un outil de contrôle dont le concepteur peut s’imaginer extrait, mais un outil de communication auquel le concepteur participe[8]. L’information veut être libre[9]-[10] (Johns, 2010).

« My whole point of view in these matters made me regard the computer as another form of communications apparatus, concerned more with messages than with power. » (Norbert Wiener, I Am a Mathematician: The Later Life of a Prodigy, 1956, p. 265)

Wiener juge que l’information n’est pas la matière : elle est seulement une mesure de son degré d’organisation. Bien que les systèmes de mesure soient les seules choses qui puissent rendre la matière organisée intelligible, ce n’est pas de la matière organisée. Pour le dire plus simplement : il est impossible qu’une carte se substitue au territoire qu’elle décrit. La réduction de l’information à un objet d’échange matériel – fondé sur l’évaluation de grandeurs statistiques – implique nécessairement une perte, un oubli[11]. Quand les êtres humains échangent, ils ne communiquent pas une grandeur statistique mais bien des ressources incorporées mais insaisissables, familières mais imprévisibles, évidentes mais porteuses d’une perpétuelle nouveauté.

Les ressources de ‘signification’, de ‘sens’ sont un domaine accessible par des méthodes autres que le langage des mathématiques. Une multitude de langages – comme l’histoire et la philosophie – emmènent l’humain là où les mathématiques ne vont pas nécessairement : dans le monde des émotions, des relations[12].

« we are but whirlpools in a river of ever-flowing water. We are not stuff that abides but patterns that perpetuate themselves (Wiener 1954 : 96)

La cybernétique de second ordre (second-order cybernetics) s’est précisément donnée pour tâche de rendre compte de cette complexité des motifs de communication, de prendre en compte l’inévitable influence de l’observateur sur le système observé (participant observation). Le champ de la cybernétique touche ainsi à un second tabou dans le monde académique : après avoir étudié les mécanismes de causalité circulaire (ad verecundiam, petitio principii) – en violation d’un principe fondamental de la logique informelle – elle se met à accepter les énoncés ad hominem. Puisque les connaissances n’ont jamais été que des productions humaines, les énoncés ad rem ne sont qu’un certain type d’énoncés ad hominem.

Quel rapport avec le journalisme ? Et bien, à partir du milieu des années soixante, la question de la prise en compte du rôle de l’observateur va faire son entrée dans la culture journalistique : c’est l’essor du new journalism.

 Théorie mathématique de la communication Critiques …
L’information est la matière : elle est contrôlable, mesurable (bits) et quantifiable. Il est possible d’ajouter un corollaire à cette proposition : l’information est exploitable, il est possible d’en tirer une valeur susceptible d’être ‘maximisée’ L’information est distincte de la matière-énergie (interdép.). Ce sont des formes que les êtres ne peuvent pas à la fois harmoniser et contrôler.
La technologie est à l’image de la méthode mathématique employée : « neutre ». Une technologie ne peut pas être neutre
Claude Shannon & Warren Weaver (1948), A mathematical theory of communication

James Gleick (2011), Information

Norbert Wiener, Cybernetics (1948)

Arnold Plant (1953),The New Commerce in Ideas and Intellectual Property

Michael Polanyi, Life’s irreducible structure (1968)

 

un projet de ‘société ouverte’ (initialement) financé une société fermée

Dans le point précédent, nous avons voulu mettre en lumière les racines de ce qui apparaît aujourd’hui comme l’enjeu central de la société de l’information, et de la société en réseau. Dès le départ, se dessinent deux projets de société : un projet conciliable avec le principe de propriété, et un autre fondamentalement rétif à ce principe. Ces deux projets ne sont toutefois pas hermétiques l’un à l’autre. Pour se renforcer, ils oscillent en permanence entre compétition et collaboration, acceptation et répulsion… à l’image de ces deux institutions qui au lendemain de la guerre se sont rapprochées l’une de l’autre la défense et l’académie.

En pleine guerre froide, le Pentagone intensifie ses collaborations avec les universités pour accélérer l’innovation technologique. Elle lance ainsi de grands projets de collaboration avec Harvard, Stanford et le MIT. Le Pentagone dispose à l’époque de son propre centre d’étude des techniques de « traitement de l’information » (IPTO), chargé de gérer et de financer les collaborations avec le monde académique (MIT, Stanford, Berkeley).

Fortement dépendants des financements de l’IPTO, les experts académiques en matière informatique ont une marge de liberté assez réduite, et se trouvent pris par un travail de programmation souvent dur, mécanique et répétitif (COBOL). Dans ce champ ou tout est encore à construire, les chercheurs favorisent les dévoiements. C’est-à-dire qu’ils font faire à l’outil autre chose que ce pour quoi il a été conçu ; tournent la machine en dérision. C’est l’esprit du Tech Model Railroad Club (hacking) : il s’agit de détourner la machine de sa course habituelle, de l’affecter à des usages imprévus (lesquels…). Les jeunes du MIT rivalisent d’ingéniosité dans l’art de lancer la machine sur des voies inhabituelles.

Joseph Licklider fait partie de ces jeunes chercheurs qui cherchent à adapter cette machine aux besoins des chercheurs, et notamment à leurs besoins d’interaction. En 1962, il pilote un programme de recherche qui permet l’établissement d’une communication entre plusieurs ordinateurs à temps partagé[13] (Licklider, 1962)[14]. Ce qui ouvre la voie au développement d’un réseau de communication informatique. A la fin  des années 1960, le réseau ARPANET commence à relier de grandes institutions gouvernementales et académiques du pays. Et on assiste ici à une étonnante convergence d’intérêts : la liberté des chercheurs est apparemment stimulée et préservée ; et les intérêts du département de la Défense sont satisfaits, puisque le réseau ARPANET devient une structure qui a pour avantage de survivre à la disparition d’un nœud, en cas d’attaque aérienne.

Au fondement de cette communication électronique naissante se trouvent des idées mathématiques – cryptographie, théorie mathématique de la communication, théorie des jeux –  mais aussi des idées issues des sciences humaines[15]. Des cercles intellectuels qui ne s’étaient pratiquement jamais croisés se rencontrent : anthropologues et sociologues puisent dans la cybernétique, et privilégient l’étude des systèmes ouverts[16] : avec des gens comme Gregory Bateson, Margaret Mead et Erving Goffman.

Les cybernéticiens estiment à l’époque que l’essor (gain d’information) ou le déclin (gain d’entropie) de la machine, de l’être humain ou de l’animal dépend tout entier de sa capacité à s’ajuster aux meilleures informations disponibles. Cette vision des systèmes auto-organisés traite le vivant « comme si » il s’agissait de systèmes de traitement de l’information, sans pour autant réduire le monde organique à un engin mécanique[17]. Mais la limite est vite franchie… L’ouverture des champs disciplinaires est utile, mais amène une grande confusion qui joue en faveur des sciences dites ‘dures’. Des ingénieurs, comme Licklider, s’improvisent biologistes et parlent de ‘symbiose’ entre le mécanique et le vivant. D’autres tentent de réduire les sciences sociales à du ‘social engineering’.

En 1968, à la suite des expériences de Douglas Englebart[18] (Stanford Research Institute), Joseph Licklider et Robert Taylor imaginent la naissance d’un réseau de communication homme-ordinateur : une société d’humains et de machines reposant moins sur des liens d’autorité et de proximité géographique (voisinage, famille, travail) que sur des liens de proximité morale et intellectuelle (buts, valeurs, choix, intérêts). Dans cet univers, il ne s’agit plus seulement de permettre la transmission de l’information de certains acteurs qui la possèdent, à d’autres qui ne la possèdent pas, mais de permettre à chacun d’accéder à une information organique et partagée. L’idée est portée par une sorte zèle religieux[19] :

« What we do say is that we, together with many colleagues who have had the experience of working on-line and interactively with computers, have already sensed more responsiveness and facilitation and “power” than we had hoped for, considering the inappropriateness of present machines and the primitiveness of their software. Many of us are therefore confident (some of us to the point of religious zeal) that truly significant achievements, which will markedly improve our effectiveness in communication, now are on the horizon ». (Licklider & Taylor, 1968).

A petite échelle, l’individu sera protégé (buffered) des relations sociales qui lui ‘coûtent’ : la machine le mettra prioritairement en contact avec les acteurs les plus intéressants et les plus valables à ses yeux (Licklider et Taylor, 1968). La protection de la vie privée et la participation à la vie publique seront ainsi des tâches personnelles et assistées par ordinateur. Et à plus large échelle, la communication ne sera plus un acte trivial, figé, mécanique et orienté vers la reproduction d’acquis antérieurs, mais – dit-on – un processus, mouvant, vivant et organique.

“What we do say is that we, together with many colleagues who have had the experience of working on-line and interactively with computers, have already sensed more responsiveness and facilitation and “power” than we had hoped for, considering the inappropriateness of present machines and the primitiveness of their software. Many of us are therefore confident (some

of us to the point of religious zeal) that truly significant achievements, which will markedly improve our effectiveness in communication, now are on the horizon” (Licklider & Taylor, 1968).

fig. (…) extraits de Licklider & Taylor, 1968

“We believe that we are entering a technological age in which we will be able to interact with the richness of living information—not merely in the passive way that we have become accustomed to using books and libraries, but as active participants in an ongoing process, bringing something to it through our interaction with it, and not simply receiving something from it by our connection to it” (…) [On-line interactive communities] will be communities not of common location, but of common interest. In each field, the overall community of interest will be large enough to support a comprehensive system of field-oriented programs and data” (Licklider & Taylor, 1968).

Le concept de communication élaboré par Licklider et Taylor est immédiatement repris par des professionnels des médias tels que le français Jean Darcy, fondateur de l’institut international de communications (IIC). Il annonce, dès 1969, l’apparition prochaine d’une télévision sélective et interactive et d’un câble de libre circulation des images et des sons : « la télévision – annonce-t-il, dans une intervention télévisée – implique une certaine passivité. Tout ce que vous voyez au contraire arriver par (…) ce câble implique une participation active de chacun » (Darcy, 1969). Cette idée guidera, quelques années plus tard, le développement du ‘TeleText’ et ‘VideoText’ européen.

1.2. fermeture et ouverture dans les systèmes médiatiques

1.2.1. aides et risques technologiques pour la profession journalistique

Dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale, le pouvoir médiatique est concentré en une série de cutpoints, d’articulateurs. C’est-à-dire que la communication publique est alors une fonction exercée par des professionnels qui décident – dans le relatif isolement des salles de rédaction – de ce qui peut ou ne peut pas passer les portes de l’institution (gatekeeping)[20].

Les institutions médiatiques de l’époque tendaient déjà à promouvoir les intérêts de pouvoirs établis – les acteurs politiques, les capitaines d’industrie - et à faire gonfler des informations déformées, et parfois sans substance. Le phénomène d’emballement médiatique (par exemple le McCarthyisme) est analysé à la lumière des théories cybernétiques : la sphère médiatique est comme un système auto-organisé qui pour se renforcer tend à se couper de boucles de rétroaction négative, et peut ainsi devenir la victime d’un cercle vicieux. En même temps qu’elle ouvre la voie à la critique sociale, la cybernétique permet la récupération de cette critique à toutes sortes de fins, et notamment des fins industrielles. Le 19 décembre 1948, William Lawrence, journaliste au New York Times écrit…

« The discovery that the human nervous system operates as a negative feed-back mechanism may well turn out to be one of the revolutionary discoveries of the age, making an intellectual turning point in man’s understanding of himself and of his universe. (…) Since each mechanical brain provides the knowledge with which to build a better mechanical brain, it is conceivable that eventually we may build machines that will surpass the best human brains in thinking capacity »

Des sentiments ambivalents apparaissent alors à l’égard de cette future industrie de ‘cerveaux mécaniques’ : à la fois alliés et ennemis, ils peuvent servir d’appui au travail intellectuel, mais peuvent également le mécaniser, le concurrencer et mener à des suppressions d’emplois[21].

Cette inquiétude gagne les journalistes très tôt dans l’histoire de la société de l’information. En 1952, des journalistes de CBS présentent – en prévision des élections présidentielles – une machine informatique (UNIVAC) censée sonder les intentions de vote, et tournent cette technologie en dérision (Meier, 1999; Cox, 2000). Mais, contrairement aux sondages diffusés par la presse, et conformément aux prévisions d’UNIVAC (gallup poll), Eisenhower l’emporta largement sur son concurrent. Le lendemain, la presse titre « A machine makes a monkey out of man » (Jacksonville).

1.2.2. naissance d’une contre-culture médiatique

A l’époque, il existe aux Etats-Unis une loi qui empêche le développement de positions dominantes sur le marché de l’information, et donc la rétention d’informations d’intérêt public par les médias[22] (Telecomunication Act, 1934). Ce facteur juridique, combiné à la réduction du prix des machines à écrire (IBM Selectric) et à imprimer (offset printing), favorise le développement de petits catalyseurs d’informations qui se définissent en opposition aux grands médias et diffusent des récits autres, tout à fait décalés et singuliers, semblables à ceux identifiés par Katz et Lazarsfeld en 1955.

Au milieu des années 1960, une presse émerge ainsi hors des cadres institutionnels (underground)[23]. Elle se construit par opposition à la culture dominante et en dialogue avec les idées de la théorie des systèmes. C’est une contre-culture. Des titres de presse underground font leur apparition – comme le Los Angeles Free Press (1964), East Village Other (1965), Berkeley Tribe (1969) et Boston Phoenix (1966)[24] – pour n’en citer que quelques-uns. De jeunes universitaires se sentent alors chargés d’un potentiel, en attente d’actualisation[25]: pour eux, le pouvoir n’est pas inscrit dans les institutions, mais diffus, éparpillé jusqu’aux plus petites parties de la société[26].

Et les médias entretiennent alors un dialogue avec cette culture underground.

(1)  Un des fruits de ce dialogue s’appelle le New Journalism (Thompson, 1966 ; Wolfe, 1968, 1972). Ce nouveau journalisme est caractérisé par un style plus littéraire, moins protocolaire, moins magistral, plus dialogique et sans aucune prétention à l’objectivité[27]. Ce nouveau journalisme donne naissance à une branche tout à fait autonomiste du métier, que Thompson appelle ‘Gonzo journalism’.

(2)  Pour certains journalistes, comme Philip Meyer, cette nouvelle méthode narrative ne peut toutefois pas suffire à refonder une approche journalistique crédible et indépendante. Il lui faut une assise scientifique (computer-assisted reporting) : en 1967, Meyer emploie ainsi une machine à circuits intégrés (IBM 350) de l’Université de Caroline du Nord pour mener une enquête statistique sur les causes des émeutes de Détroit (1967), et le lien entre la participation aux violences et le niveau  d’éducation des émeutiers. C’est le début d’une tradition de « journalistes assistés par ordinateurs » qui font pression sur les autorités pour que les archives soient rendues publiques et puissent ainsi alimenter un travail de précision (precision journalism)[28]. De 1968 à 1971, le New York Times investit dans la constitution de bases de données numériques ; cela deviendra un grand enjeu de la profession.

(3)  Le dialogue entre les médias institutionnels et la culture protestataire de l’époque donne enfin à certains médias l’occasion de souligner leur indépendance à l’égard des pouvoirs établis.  En 1971, le New York Times et le Washington Post publient les Pentagon Papers de Daniel Ellsberg[29]. En 1973, Bob Woodward et Carl Bernstein, deux journalistes du Washington Post, font éclater le scandale du Watergate qui poussera Nixon à la démission. Ces actes d’information disclosure ne sont toutefois qu’une parenthèse historique : les médias américains sont moins dépendants du pouvoir politique que les médias européens, mais – bénéficiant de peu d’aides d’Etats – ils paient leur indépendance politique au prix d’une soumission aux grands pôles de pouvoir économique : annonceurs et propriétaires de groupes de presse. Un contrôle économique des médias se renforcera considérablement avec la dérégulation du marché de l’information[30].

Le plus célèbre des journaux underground s’appelle le Whole Earth (1968) : édité par le biologiste Steward Brandt[31], il s’adresse aux centaines de milliers de jeunes américains, qui poussés par un besoin d’auto-détermination, quittent les villes vers la fin des années 1960, pour rejoindre des communautés en milieu rural et y mener une existence qu’ils veulent voir fonctionner de façon autonome, indépendemment des systèmes abstraits qui conditionnent la vie des individus de l’époque. Ils abandonnent ainsi le confort et la technologie de la vie moderne, pour autre chose: une technologie et une existence re-maîtrisées[32]-[33]. Le journal – qui a pour ambition de ‘réinventer la civilisation’ à l’échelle locale – sera édité en France sous le titre « Le Catalogue des Ressources » (1974). Parmi les sources d’inspiration[34] se trouvent des théoriciens des systèmes (Bateson, 1972) et des penseurs de l’écologie politique (Illich, 1971, 1973).

C’est le fondement d’une éthique où l’individu bricole, taille les outils en pièces (to hack) pour les recomposer et les affecter à de nouveaux usages, inattendus et éloignés de leurs fonctions initiales. Les savoirs, outils et compétences modernes, il s’agit de les re-maîtriser, non pas pour les soustraire au pouvoir d’autrui, mais pour les comprendre, les mettre en commun et les partager. Les hackers investissent ces froids outils de contrôle, de gestion et d’organisation de l’information que sont les ordinateurs : ils les décomposent, et les recomposent pour les affecter à d’autres usages : ils cherchent à emprunter des voies non-autorisées (Homebrew Computer Club)[35].

A partir de 1973, une presse digitale commence à s’étendre à très petite échelle: il n’y a alors que vingt-cinq ordinateurs dans le réseau ARPANET (Castells, 1996 : 351). L’un d’eux se trouve entre mains de militants de gauche[36] de l’université de Berkeley, dont Lee Felsenstein, l’éditeur du Berkeley Tribe. Ils s’aident à l’époque d’un SDS940 pour créer un tableau d’affichage électronique, un marché aux puces de l’information baptisé ‘Community Memory’[37]-[38]. Simultanément, apparaît un programme d’éducation en réseau baptisé PLATO Notes[39], qui se présente également comme un précurseur de la presse en ligne.

Les récits sur l’origine de l’Internet considèrent la montée en puissance de la culture des hackers comme un tournant de société (Levy, 1984). Définie comme réelle, la situation devient ensuite réelle dans ses conséquences[40] ; ce qui alimente le nouvel esprit du capitalisme (Boltanski & Chiapello, 1999), un capitalisme[41] qui reprend à son avantage les critiques qui lui avaient été faites (Sennett, 1998, 2006) : et elle remplace progressivement ses structures bureaucratiques par des structures souples, horizontales, orientées vers la réalisation de soi.

Cet esprit des hackers est la cible de certaines critiques, comme Joseph Weizenbaum[42] (1976), qui reproche aux hackers d’être oublieux de leurs corps et du monde dans lequel ils évoluent (« oblivious of their bodies and the world in which they move »). Cette phrase – jugée blessante par des gens comme Richard Stallman (le fondateur de GNU) – marque une seconde fracture idéologique dans la société de l’information, qui ne concerne pas le concept de « propriété » cette fois, mais le concept de « travail »: pour Weizenbaum, le rapport fervant des jeunes informaticiens à leur travail les conduit à produire un effort abstrait, inconséquent. Cette ferveur, Stallman la juge au contraire nécessaire pour inscrire des principes de justice au cœur d’une technologie qui, si elle était laissée à elle-même, deviendrait  tyrannique. Réduire le travail informatique à un ‘normal state of affairs’ serait – pour Stallman – un choix catastrophique.

Un projet politique de réinvention du rapport à l’information se dessine ainsi à l’écart des systèmes de communication de masse : Certains comme Wozniack optent pour une voie ‘entrepreneuriale’, d’autres, comme Stallman, privilégient une informatique non-propriétaire, centrée sur la défense des droits de l’utilisateur.

Une presse numérique « underground » se développe, à partir de 1978, avec la naissance du système de bulletins électroniques BBS[43] (développer). A partir de 1981, les systèmes de réseautage informatique sont présentés comme des outils révolutionnaires, interactifs, collectifs (many-to-many), ouverts, libres d’accès, décentralisés et processuels[44] ; à l’opposé des structures médiatiques de l’époque.

1.2.3. médias francophones et presse underground

Contrairement à la presse américaine, la presse française n’a pas hérité d’une tradition de participation citoyenne (grassroots) et reste historiquement attachée à un modèle de communication hiérarchique et paternaliste, où l’émetteur va vers le public, plutôt que de laisser le public venir à lui (Thogmartin, 1998, p. 306). Ainsi, les médias français (à l’exception du Nouvel Observateur, qui prétend « appuyer la contestation en marche ») se maintiennent à distance de cette culture populaire et libertaire de la fin des années 1960.

En tant qu’institutions fédératrices, les grands médias se retrouvent toutefois investis d’une tâche consistant à résoudre les tensions qui divisent la société française.

En marge de cette ‘grande presse’, se développe également une presse sous-terraine, libertaire, dont le but n’est pas de ‘fédérer’ les parties existantes au sein de la société, mais de la recréer. En 1971, apparaissent des titres contestataires, sans publicités, comme Charlie Hebdo et le Canard Enchaîné. En 1973, Jean-Paul Sartre participe à la création d’un quotidien baptisé Libération[45], dont le slogan suggère que la parole publique ne doit à aucun prix être laissée à une caste d’intellectuels[46]: « peuple, prends la parole et garde-la ».

« Libération c’est vous ! Libération n’est pas un journal fait par des journalistes pour des gens, mais un journal fait par des gens avec l’aide des journalistes » (Extrait du Manifeste de Libération, cité par Ruellan 2007).

Derrière les fragiles ambitions émancipatrices des fondateurs de Libération[47]  - se trouve une tendance autoritaire, « maoïste », en contradiction avec l’esprit d’origine. A partir de 1974, Serge July et Bernard Lallemand réforment le journal, s’efforcent de le rendre « pluraliste ». Libération opte pour une mode d’organisation décentralisé et égalitaire : il n’y a pas de hiérarchie des salaires et les grandes décisions sont prises par l’assemblée générale des salariés, à la majorité des voix. En 1978, le journal se définit enfin comme ‘libéral-libertaire’[48] : il occupe une position de rejet radical de l’autorité qu’elle soit politique ou ‘économique’. Libération n’accepte pas l’argent des annonceurs : c’est l’indépendance à tout prix. Mais, cette autonomie intellectuelle ne dure que le temps du maintien de l’autonomie financière du journal. En 1981, Libération doit faire des compromis – comme d’accepter la publicité – et trouver des stratégies pour ne pas sacrifier plus d’autonomie que nécessaire. Cherchant à préserver cette liberté menacée, Libération se reporte sur l’informatique, un outil prétenduement « subversif » (Estienne, 2007). Déjà, on sent que ce caractère subversif se concilie avec les ambitions des industriels français : le rapport Nora-Minc[49] – développé à la demande de Valéry Giscard-D’Estaing (1976) – ouvre en effet la voie une technique de communication informatique baptisée ‘télématique’ et qui promet de favoriser des gains de productivité.

Par ce nouveau mode de communication, les acteurs pourront poursuivre leurs intérêts instantanément en fonction de plusieurs échelles de valeurs (hétérarchies) : des intérêts économiques, mais aussi relationnels[50], culturels, symboliques et idéologiques. Bref, l’individu pourra entreprendre, profiter des nouveaux territoires qui s’offrent à lui, sortir des carcans institutionnels, nouer de nouvelles connexions, et lancer de nouveaux propres projets (Sennett, 1998 ; Boltanski et Chiapello, 1999).

 

1.3. l’internet comme  marché des idées

En 1970, le capitalisme se réinvente (moins détermin.) : en investissant les ressources dormantes et invisibles qui circulent (ou sont susceptibles de circuler) au travers des réseaux, et principalement des canaux électroniques. L’information devient ce que Wiener ne voulait pas qu’elle devienne : une marchandise, délimitable, contrôlable, quantifiable (bits) et transférable… qui viendrait irriguer les branches de nouveaux réseaux commerciaux, de nouveaux espaces de concurrence qui tendent irrésistiblement vers une concentration du pouvoir en un nombre de points toujours plus réduit.

1.3.1. la télématique : une « télévision sélective et interactive »

En 1970, apparaît en Grande-Bretagne le premier système de presse digitale: le TeleText. Il est exploité par la BBC à partir de 1973 (Ceefax), et par la télévision publique française à partir de 1976. Cette communication informatique européenne (x.25) est essentiellement financée par les gouvernements étatiques.

Le VideoText remporte un succès mitigé partout sauf en France, où les terminaux Minitel s’installent dans plus de six millions de foyers. Libération, Le Nouvel Observateur et Le Parisien profitent de l’occasion pour diffuser leurs contenus sur des éditions de presse en ligne à partir de 1986. Elles sont perçues à cette époque comme des produits dérivés et sans noblesse (Estienne, 2007 : 61).

Il s’agit d’offrir une information de plus en plus ciblée, personnalisée, adaptée aux « libres choix » de chaque membre du public (Buczskowski, 2004). François Sabbah note, en 1985, que les nouveaux médias ne sont plus tout à fait des médias de masse car ils évoluent en fonction d’audiences qui se segmentent, s’auto-différencient en fonction des préférences de consommateurs (Sabbah, 1985 : 219 in Castells, 1996 : 339-340) : les médias satisfont une demande complexe, avec une offre de mieux en mieux calibrée (commercialisme).

« While the media have become indeed globally interconnected, and programs and messages circulate in the global network, we are not living in a global village, but in customized cottages globally produced and locally distributed » (Castells, 1996 : 341)

1.3.2. concurrence des idées et concentration des médias

Côté américain, les services de télécommunication sont financés par le privé (AT&T) qui ne prend pas le risque de développer un réseau télématique: il faudra attendre le développement des protocoles de transmission informatique (TCP/IP) et la commercialisation de l’ordinateur personnel d’IBM, pour voir apparaître un ‘grand public’ prêt à payer pour consommer de l’information en ligne[51]. En 1993, les premières éditions de presse en ligne apparaissent Outre-Atlantique (San Jose Mercury News, 1993)[52] sur des réseaux payants comme CompuServe, AOL et Prodigy. Dans Being Digital (1995), Nicholas Negroponte prédit le renforcement de la mode de la personnalisation des contenus. Le journal du futur sera un ‘Daily Me’.

Durant cette période où il n’est question que de personnalisation de l’information et de libre choix, la répartition des ressources médiatiques devient de plus en plus inéquitable.

Avec le déclin du keynésianisme et le renforcement de l’idéologie néo-libérale, la concurrence des idées est présentée dans le discours médiatique, politique et juridique (Hopkins, 1996) comme une condition essentielle au bon fonctionnement de l’espace public : la meilleure information est perçue comme celle qui peut survivre à la concurrence des idées.

Ce principe de concurrence répond aux critiques d’une bureaucratie médiatique cloisonnée[53], mais est équivoque : de quel échange et de quelle compétition parle-t-on ? Un échange entre acteurs toutes catégories confondues est-il libre ? Les petits médias sont-ils libres lorsqu’ils se retrouvent plongés dans un espace de concurrence qui les oppose aux géants de l’information ? Plus fondamentalement encore : la concurrence améliore-t-elle l’information ? Au début des années 1980, les Républicains vantent en tous cas les bienfaits de la concurrence des idées[54] en termes d’innovation et justifient un assouplissement de la réglementation en matière de propriété des moyens de télécommunications. Ce faisant, ils assimilent les échanges d’information, à un accord sur l’achat et la vente d’informations-marchandises (lien av/ suite : émotions).

Les Démocrates continueront dans la même voie à partir de 1996, permettant ainsi à de grands conglomérats médiatiques de voir le jour – comme Bertelsmann, NewsCorp., AOL-Time-Warner et Vivendi Universal. Le résultat est le suivant: la compétition économique favorise une minorité d’acteurs bien lotis, au détriment des petits médias, qui disparaissent progressivement du paysage[55]. De moins en moins d’acteurs accaparent ainsi l’attention d’un nombre toujours plus grand d’individus. Or, pour se maintenir, ce pouvoir médiatique – concentré en un petit nombre de nœuds – doit produire une information qui en plus d’être utile au public, doit lui être agréable : il faut en effacer tous les aspects susceptibles de déplaire[56].

L’Europe a une attitude plus hésitante : en 1984, la France vote une loi destinée à limiter la concentration des médias dans les groupes de presse, pour protéger le pluralisme des médias. Mais, déjà en 1986, les seuils de concentration sont élargis (privatisation et renvoi au droit de la concurrence). Malgré le renforcement de l’autonomie des sociétés de rédacteurs, la situation se dégrade dans les années 2000. Mais la situation des médias européens, fortement subsidiés par les gouvernements, est moins précaire que celle de leurs homologues américains.

 

Au début des années 2000, l’étiquette ‘démocratique’ de l’internet[57]-[58] est employée pour justifier une nouvelle déréglementation du secteur des médias. Aux Etats-Unis, Michael Powell – président de la Federal Communications Commission – défend l’idée que dans un monde où les citoyens jouent eux-mêmes une fonction de contre-pouvoir[59],  les lois destinées à prémunir la société des dangers liés à la concentration des médias ne sont plus aussi utiles que par le passé (2002).

« With a low cost computer and an Internet connection every one has a chance to ‘get the skinny,’ the ‘real deal,’ to see the wizard behind the curtain » (M. Powell, 2002 in Hindman, 2008).

Côté européen – il existe des règles de protection des consommateurs et de protection de la liberté d’expression – mais, puisque le marché européen est moins ‘libéral’ que le marché américain, il tarde à se doter d’un équivalent de la loi américaine de 1934, censée protéger le « pluralisme des médias » (2008).

 

1.3.3. expansion de réseaux globaux (bbs, well, usenet)

Alors que les médias vont vers toujours plus de concentration, les techniques de communication sont réinventées à l’écart des groupes médiatiques, entre le début des années 1980 et le début des années 90

-Le Well

En 1985, le WELL (Whole Earth ‘Letronic Link)[60] – inspiré du Whole Earth Catalog – est présenté come un forum « transcendant », une communauté en ligne, une tribu désincarnée dont les ‘abonnés’ se rassemblent autour de pratiques émancipatoires communes (Turner, 2005 : 491). Les premiers membres de cette communauté – John Markoff, Katie Hafner, John Caroll, Wendy Grossman, Andy Klein et Howard Rheingold – sont des journalistes. Ils participent à la création d’un outil médiatique qui se veut libre, ouvert, auto-organisé, évolutif, communautaire… et lucratif (Kelly, 1993).

« Self-organization is an irrepressible human drive, and the Internet is a toolkit for self-organizing » (H. Rheingold cité par Bowman & Willis, 2002)

-Usenet

En 1979, naît Usenet[61], un système basé sur le protocole Unix-to-Unix (UUCP) : Il est libre d’accès, organisé en forums thématiques, et permet à ses utilisateurs de participer à une communication ouverte, exempt de tout organe d’autorité (Hauben & Hauben, 1997). Se déploie ainsi, sous les yeux de quelques férus d’informatique, un univers communicationnel immense et qu’il semble impossible de saisir dans sa totalité. L’information du réseau Usenet (Newsgroup) a des propriétés étonnantes ;

(1) rapidité : en 1991, des utilisateurs de Usenet sont avertis avant les agences de presse occidentales de la tentative de putsch contre le parlement russe (Hauben, 1994). En 1995, au lendemain de l’attentat d’Oklahoma City, Jared Sandberg – journaliste du Wall Street Journal – déclare : « In times of crisis, the Internet has become the medium of choice for users to learn more about breaking news, often faster than many news organizations can deliver it (J. Sandberg, WSJ, 20 avril 1995, cité par Hauben, 1996)

(2) autodifférenciation des contenus : certains voient en Usenet la pierre fondatrice d’un journalisme pluraliste, « multiperspectiviste », donc émancipé des structures figées qui conditionnent la vie médiatique. Les contenus informatifs de Usenet sont en effet d’une incroyable complexité, chaque idée s’auto-différencie dans un enchevêtrement (parfois illisible) de fils de discussion.

(3) agrégation de points de vue et « reality check » : Pour Thomas Valdovic (1995), la parole des usernautes – qui peut par ailleurs être une parole experte – confronte les journalistes à des questions, des mises en cause et des réfutations qui fragilisent leur autorité de garants et de détenteurs de la parole publique. Le jour des attentats d’Oklahoma City, des usernautes émettent par exemple des contre-hypothèses sur l’origine de l’explosion – et évoquent notamment la piste de l’extrême droite – alors que des médias traditionnels attribuent à tort la responsabilité à de l’attentat à des « people of middle-easternextraction » (Allan, 2006).

“Citizen, or now Netizen reporters are challenging the premise that authoritative professional reporters are the only possible reporters of the news. (…). The current professional news reporting is not really reporting the news, rather it is reporting the news as decided by a certain set of economic or political interests” (Hauben, 1995).

(4) effets d’entraînement : au tournant de l’année 1996, des membres de Usenet spéculent sur la cause du crash du vol 800 de la TWA et parlent d’un « friendly fire »[62]. La rumeur se répand comme une traînée de poudre avant d’être finalement démentie au terme d’une commission d’enquête (Allan, 2006 : 21-22). Les médias se saisissent alors de l’occasion pour représenter les newsgroups comme des espaces propices aux rumeurs et aux manipulations. Très rares sont ceux qui se risquent alors à avancer l’idée que des informations à caractère journalistique pourraient un jour être émises dans ces lieux.

Le destin du forum alt.journalism est représentatif des difficultés à concilier culture journalistique et communication en réseau : sur un réseau, la définition du journalisme n’est pas fixée a priori. Elle reste ouverte et évolue au gré des échanges. Elle peut ainsi changer de signification, pour le meilleur et pour le pire : faire émerger un savoir collectif et transmettre des informations autrement intransmissibles, mais aussi favoriser des abus et des dévoiements. Ainsi, au milieu des années 1990, le forum alt.journalism est parasité par des révisionnistes, des groupes d’extrême-droite et des « partisans de toutes les théories du complot possibles » (Lapointe, 1999 : 62)[63].


1.4. emergence de voix marginales

La société de l’information valorise non seulement le ‘soi’[64], mais aussi les ‘agrégats’ (Shirky, 2008). Il faut que le ‘soi’ se développe, s’écoute, prenne soin de lui-même, mais il faut également qu’il interagisse, qu’il échange et qu’il participe[65] (blogs, médias sociaux etc.) L’information ne doit plus seulement prendre la forme d’un daily me – un récit quotidien de soi-même – mais également d’un daily us : un récit partagé, dicté par de nombreuses voix séparées, et qui apprennent à s’écouter. La société de l’information évolue donc, bien que le doute persiste quant à sa capacité à satisfaire le but qu’elle s’est fixé : l’information imprègne aujourd’hui tous les aspects de la vie, accompagne les individus dans leurs moindres déplacements mais améliore-t-elle la communication entre individus, et la qualité des informations qu’ils partagent ? Ce doute suscite de l’inquiétude chez les journalistes professionnels : certains se demandent comment assurer le devoir d’informer dans un monde qui communique ‘trop’, d’autres se demandent au contraire comment communiquer dans un monde saturé d’informations ?

Nous faisons ici l’impasse sur le thème de l’introduction des ordinateurs dans les services rédactions et le journalisme assisté par ordinateur[66] – thème qui est abordé par Amandine Degand[67]

1.4.1. mass-medias dans un monde en réseau : vers un journalisme public

Avec la commercialisation du programme Mosaïc, en 1994, le monde découvre un nouvel outil qui n’était jusqu’alors qu’académique : le World Wide Web (1989). Il s’agit d’un réseau soumis à un protocole HTTP dont chaque noeud peut être relié aux autres noeuds (comme une source à sa cible) par l’intermédiaire d’un langage commun : le HTML. La presse s’empresse d’occuper ce terrain. Les premiers quotidiens francophones à développer une édition web sont Le MondeLibération et Les Dernières Nouvelles d’Alsace (1995). Les médias transposent ainsi leurs contenus sur internet… qu’ils perçoivent à l’époque comme un simple canal de diffusion supplémentaire.

Dès le départ, cet outil – maîtrisé par une infime minorité de la population – bouscule le monde de l’édition. Le 18 janvier 1996, le Grand Secret, de Claude Gubler, est retiré des ventes deux jours après sa sortie. Intercepté par un internaute canadien – ce texte, qui révèle des informations sur l’état de santé du président Mitterrand – est mis à disposition de tous, sous format numérique.

En 1996, il y a – sur la toile – des informations rares, qui présentent un intérêt pour les journalistes. Mais les médias s’abstiennent de les citer (source). L’Agence France Presse commet toutefois, en 1997, une entorse à la règle et révèle l’existence d’une photo du corps présumé de Diana issue de www.rotten.com. Claude Lambert, rédacteur en chef de France Soir, autorise la publication de la photo sur ses pages et justifie ensuite sa décision controversée par une volonté de montrer les « excès d’internet ». Il ouvre ainsi la voie à une longue tradition médiatique consistant à faire de l’Internet une sorte d’homme de paille : attiser la peur à l’égard de cette nébuleuse violente, folle, mensongère, sauvage, diffamante[68].

Le gouffre qui sépare les médias de masse de l’Internet est immense : comment concilier un univers médiatique propriétaire et corporatiste au monde réticulaire de l’informatique en réseau ?  Pour répondre à cette question, des membres de la profession tentent[69] d’opérer un repositionnement du métier. Le journalisme doit reprendre la forme d’une conversation (Fouhy, 1994). Ce projet de redéfinition de la profession porte le nom de journalisme civique ou de journalisme public[70] (cercles de discussion, focus groups, forums[71]).

Une division apparaît. Deux cultures se forment au sein des rédactions, autour de ce qui apparaît comme une opposition idéologique : d’un côté, les défenseurs d’un journalisme magistral, à l’ancienne. De l’autre, les partisans d’un journalisme nouveau et plus participatif.

1.4.2. des voix marginales dans un monde en réseau

 

« Power (…) is no longer concentrated in institutions (the state), organizations (capitalist firms), or symbolic controllers (corporate media, churches). It is diffused in global networks of wealth, power, information, and images, which circulate and transmute in a system of variable geometry and dematerialized geography (Castells, … : 359)

 

1.4.2.1. critiques ‘anti-hégémonique’ (left-right) : En pleine époque de concentration médiatique et d’hégémonie culturelle américaine, la tradition de la presse underground se poursuit sur antenne et sur Internet. Les héritiers de la New Left commencent à s’exprimer sur les ondes et sur la toile : Amy Goodman, lance en effet l’émission DemocracyNow! (1996) sur le réseau Pacifica, avant de rassembler le tout sur DemocracyNow.org. Alexander Cockburn lance CounterPunch. Et deux anciens de South End Press fondent ZNet (1995), une plateforme qui accueille des contributions de gens comme Noam Chomsky et Robert Fisk. Une tradition de la presse libertarienne de droite se poursuit également sur Internet, avec des gens comme Justin Raimondo, qui fonde Anti-war (1995) sur le réseau Pacifica et décline l’émission sur internet  (antiwar.com).

1.4.2.2. critiques expressives (bottom-up) : le 24 novembre 1999, Indymedia s’est formé autour de personnalités américaines de gauche comme Michael Albert, co-éditeur de ZNet (1986). Il s’agit d’un outil de publication ouvert et indépendant, où chaque membre peut offrir sa propre contribution à l’information. Si les règles éditoriales et les logiciels utilisés[72] varient d’une antenne IMC (Independant Media Centers) à l’autre, elles partagent toutefois une ligne éditoriale militante, de gauche, avec parfois quelques différences au niveau des termes utilisés: anti-capitaliste, anti- corporate, altermondialiste, grassroots, activiste etc.

«The web dramatically alters the balance between multinational and activist media. With just a bit of coding and some cheap equipment, we can setup a live automated website that rivals the corporates. Prepare to be swamped by the tide of activist media makers on the ground in Seattle and around the world, telling the real story behind the World Trade Agreement » (premier post Indymedia, 24 nov. 1999)

Dans son slogan, le site invite ses lecteurs à abandonner une rhétorique négative – de rejet et de protestation – au profit d’un nouveau langage de contestation, actif et constructif : « Don’t hate the media, be the media ! ». Le réseau d’antennes IMC (IndyMedia Centers), exempt de tout organe de centralisation s’étend par essaimage.

« there are no staff reporters as such – instead, the content is generated by anyone who decides to take part. There is no gatekeeping and no editorial selection process – participants are free to upload whatever they choose, from articles and reports to announcements and appeals for equipment or advice » (Arnison in Meikle 2002: 89).

Indymedia est (un peu à l’image de Usenet) un outil d’information et de communication qui ouvre des domaines d’expression autrefois clos sur eux-mêmes et privés (disclosure) : un outil par l’intermédiaire duquel les dons et échanges d’information se propagent librement, hors des structures traditionnelles, et qui permet l’échange d’informations dont nul n’a la jouissance exclusive ni la propriété, que nul ne peut contrôler ni effacer. Accessibles à tous à tout moment et en tout point, ces biens sont considérés de facto comme des biens communs (cf. Richard Bambrook).

1.4.3. L’incontournable fonction de modération

Sans clarifications éthiques, ce réseau (et les biens en circulation au sein de ce réseau) sont menacés. Sans principes communément acceptés, un réseau de publication ouvert peut faire face au même sort qu’un océan en surpêche : une  tragédie des communs[73] (Hardin, 1968).  C’est-à-dire une situation dans laquelle une ressource en propriété partagée – ici, l’attention humaine – s’épuise ou se dégrade, parce que chaque individu l’exploite indépendamment de l’ensemble, de sorte que la pression sur les ressources excède le poids que peut ‘supporter’ la communauté toute entière.

Les ‘biens publics’ (information de service public) et les biens communs diffèrent des biens privés en ceci qu’il est difficile, voire impossible, d’empêcher les gens d’en user (non-excludible). Mais, contrairement aux biens publics, les biens communs (common-pool resources) sont des biens rivaux : c’est-à-dire que leur usage implique une privation pour autrui. Comme l’air ou le sol, l’attention est un bien commun (et donc un bien rival). Et quand la demande collective d’attention excède l’offre, c’est la ressource toute entière qui est menacée.

Isolé, l’individu ne dispose pas des incitants nécessaires à l’ajustement de son action : produire un effort dont les retombées bénéficient au groupe tout entier n’est intéressant pour l’individu que s’il a l’assurance de ne pas agir seul[74]. Les collectifs Indymedia ont donc amendé leur principe (Cardon, 2010 : 39) en introduisant un système de modération des articles (cf. Slashdot). Ils prétendent exercer ce contrôle de façon « ouverte », transparente[75], afin ne pas introduire trop d’injustices et d’inégalités dans les échanges. La censure doit être « visible de tous, afin d’être contrôlée par tous » (Cardon, 2010 : 39).

« Open publishing means that the process of creating news is transparent to the readers. They can contribute a story and see it appear instantly in the pool of stories publicly available. Those stories are filtered as little as possible to help the readers find the stories they want. Readers can see editorial decisions being made by others. They can see how to get involved and help make editorial decisions » (Arnison, M., 2002 : 329).

L’essor de la presse militante que l’on prédisait a l’époque, en 1999, n’a pas eu lieu. Cette visibilité ne semble s’être accrue que proportionnellement à la quantité totale d’information produite sur Internet… Les antennes IMC se sont par ailleurs retrouvées confrontées à une autre difficulté : pour inciter les utilisateurs à produire de l’information de façon indépendante, il ne suffit pas de mettre un canal, un outil technique à leur disposition ; il faut également que les utilisateurs bénéficient d’une certaine indépendance économique, et qu’ils aient du temps à accorder au travail de collecte, d’analyse et d’écriture.

 

1.4.4. essor des ‘journaux de la toile’ : le journalisme est une conversation

“This kind of high-tech interaction is a journalism that resem­bles conversation again, much like the original journalism occurring in the publick houses [sic] and coffeehouses four hundred years ago. Seen in this light, journalism’s function is not fundamentally changed by the digital age. The techniques may be different, but the underlying principles are the same.” (Kovach & Rosenstiel, 2001, in Bowman & Willis, 2003 : 13)

A la fin des années 1990, les sites (online diaries, web-logs) sont des produits excessivement rares et difficiles d’accès. Leur utilisation est réservée à quelques férus d’informatique[76]. En 1999, il existe vingt-trois[77] sites qui peuvent être qualifiés de journaux personnels, de journaux de la toile, ou de web-logs (Blood, 2000). Et leur influence se fait déjà sentir dans les rédactions.

En 1998, Matt Drudge révèle l’existence d’une relation entre Clinton et une stagiaire de la Maison Blanche[78], et accuse Newsweek d’avoir cherché à ‘tuer l’information’[79] (Allan, 2006 : 39). Cela déclenche une véritable tempête médiatique, que les acteurs progressistes de MoveOn.org s’efforcent de calmer afin – disent-ils – de replacer les sujets importants au centre de l’espace public. A ce moment-clé, les médias américains se retrouvent poussés dans leurs retranchements par des citoyens réunis en deux clans idéologiques : ils sont accusés par la droite d’avoir cherché à étouffer une information d’ « intérêt public ». Et accusés par la gauche d’avoir ensuite alimenté un scandale « privé » qui détourne l’attention des citoyens.

En 1999, des logiciels d’auto-publication (Build Your Own Web-Log Tools) comme Pitas, MovableType et Manila[80] (1999) permettent à des gens n’ayant aucune compétence en programmation de lancer leurs propres journaux de la toile (web logs[81]) : les pages html peuvent, pour la première fois, être publiées par le truchement d’interfaces « user friendly » (‘Edit This Page’, ‘What You See Is What You Get’) Ces logiciels banalisent la publication : ils permettent à des centaines de milliers d’acteurs de prendre la parole, et parfois de concurrencer les médias sur leur propre terrain.

« Never before had so many passionate outsiders – hundreds of thousands at minimum – stormed the ramparts of professionnal journalism » (Matt Welch, 2003 ; cité par Allan, 2005 : 87)

Les professionnels se mettent alors à décrire ce nouvel espace d’expression comme ils avaient autrefois décrit Usenet - comme un lieu dangereux, propice à la rumeur et aux impostures : [exemple]. Mais, ce public qui s’efforce de s’exprimer, dispose d’un avantage comparatif par rapport aux médias : il commence à consommer et à produire plus d’information que tous les grands médias réunis.

En 2004, se produit un événement qui va véritablement bouleverser le schéma de pensée des médias américains. Dan Rather, le journaliste-vedette de CBS, est poussé à la démission sur foi des accusations d’un bloggeur anonyme (Buckhead) qui lui reproche d’avoir diffusé, un document anti-daté relatif au passé militaire de G. W. Bush. Dans ce cas, la foule semble pourvoir détecter des erreurs plus rapidement que ne le ferait une équipe rédactionnelle.

En France, alors que les médias soutiennent le « oui » au traité de Lisbonne,  le bloggeur et professeur de lycée Etienne Chouard (2005) – représentant du mouvement du non – gagne une grande popularité, sur la toile. Parallèlement, des non-journalistes, tels que Versac et Narvic, se créent des espaces publics indépendamment des médias (Vanbremeersch, 2009).  Les journalistes français jugent qu’ils sont en train de perdre une partie de leur position de ‘magistère’[82].

1.4.5. du ‘daily me’ au ‘daily us’ : vers une intelligence collective ?

En 2001, le libertarien Eric Raymond (The Cathedral and the Bazaar, 2001) défend l’idée que l’ouverture des codes sources est une stratégie d’entreprise efficace[83]. Lorsque le code est ouvert et que de nombreux acteurs peuvent y apporter leurs contributions – affirme Raymond – naissent des produits à plus haute valeur et de meilleure qualité que ceux qui pourraient être créés au sein d’une structure propriétaire, où le pouvoir est concentré. Dans un monde interconnecté, poursuit Raymond, les entreprises doivent renoncer à la propriété privée de certains de leurs contenus pour faire participer de nombreux acteurs à la production (« many minds »). Pour Andrew Leonard (1999) – journaliste de Salon.com – les journalistes doivent s’inspirer de ce modèle open source et profiter de la capacité de la « masse » à agréger de l’information utile. Le New York Times va suivre cette recommandation dans la construction de l’architecture de son site.

(…)

Les blogs sont ouverts, décentralisés, non-régulés (Benkler, 2006 : 60) et suivent une logique de partage. Au lieu de chercher à maintenir les internautes sur le site, ils multiplient les liens vers l’extérieur, et encouragent les internautes à se rendre ‘ailleurs’ : « we are always sending people away from our sites » (Blood, in New York Times, 28 décembre 2000, cité par Allan, 2006 : 47).

“In an era when anyone can be a reporter or commentator on the Web, ‘you move to a two-way journalism.’ The journalist becomes a ‘forum leader,’ or a mediator rather than simply a teacher or lecturer. The audience becomes not consumers, but ‘pro-sumers,’ a hybrid of consumer and producer.” (J. S. Brown, chief scientist chez  Xerox, cité dans Kovach & Rosenstiel, 2001)

Pour le journaliste Scott Rosenberg, les journaux personnels en ligne ne parasitent pas nécessairement la sphère médiatique, ils l’alimentent et l’étendent. C’est donc une chance que les médias doivent s’empresser de saisir : « blogs offer a smart reader the chance to piggyback on someone else’s reading time » (Rosenberg, 2000 in Allan 2006 : 75)[84].

Le libertarien Jimmy Wales lance, en 2002, un système d’édition accessible à partir d’un simple navigateur internet, qui a le projet fou d’agréger les connaissances dispersées dans les esprits individuels pour leur donner une forme publique cohérente, la forme d’une encyclopédie. Le succès planétaire de ce projet – intitulé Wikipedia - va asseoir, pour un temps, la légitimité du principe de la ‘sagesse collective’, c’est-à-dire de l’idée que l’agrégation d’une multitude de points de vue divers, indépendants et décentralisés génère spontanément davantage d’information, et moins d’erreurs, que des productions intellectuelles isolées (Surowiecki, 2004).

Bien que l’accès au système soit garanti à tous, les contributeurs ne représentent qu’un faible pourcentage d’utilisateurs ; car dans le monde numérique, comme dans le monde physique, l’égalité de droits (ou quasi-égalité puisque des privilèges éditoriaux sont accordés aux plus grands contributeurs) n’empêche pas une inégalité de fait : une minorité active d’environ 1% produit la moitié des entrées, tandis qu’une grande majorité des utilisateurs se contente de consommer l’information.

Cass Sunstein juge que ces systèmes de production sociale constituent une opportunité pour la presse, et l’espace public en général. Les médias ont aujourd’hui la chance de voir émerger une sorte de ‘daily us’, un système qui produit une information susceptible de combiner intérêts individuels (qui ont pris une importance démesurée dans l’espace public) et intérêts publics (Sunstein, 2008).

Le quotidien Los Angeles Times se plie à l’exercice de la « sagesse collective » en 2005, en lançant une expérience participative. Lors de cette expérience, baptisée Wikitorial, les lecteurs du journal se voient accorder la possibilité de participer à l’élaboration d’un texte relatif au bilan de la guerre d’Irak, intitulé ‘War and consequences’. Trois jours après le lancement, l’équipe rédactionnelle abandonne le projet, jugeant que la constitution du texte est parasitée par du « matériel inapproprié » (pornographie). Les véritables raisons de cet échec doivent sans doute être cherchées ailleurs : un Wiki n’est pas qu’un outil technique, c’est une communauté : elle se crée pas du jour au lendemain, et doit, pour grandir, apprendre à réguler ses liens avec l’extérieur…

 


1.5. exploitation de la production sociale

« News increasingly is produced by companies outside journalism, and this new economic organization is important. We are facing the possibility that independent news will be replaced by self-interested commercialism posing as news » (Kovach & Rosenstiel, 2001 in Bowman & Willis, 2003 : 11)

 

Les années 2000 ont conduit à la popularisation d’un nouveau mode de production, parallèlement à la ‘production industrielle’ – la production sociale (Benkler, 2006) – qui a pour particularité de pouvoir se passer à la fois de la notion d’autorité et de celle d’intérêt marchand (social production). Ce mode de production – à la fois décentralisé et non-market based – co-existe aujourd’hui avec les structures de la société industrielle : intrinsèquement propriétaires, hiérarchiques, et marchandes. Nous verrons comment les relations sociales sont devenues, dans les années 2000, une source à part entière de valeur économique. Les institutions oscillent –aujourd’hui – entre stratégies de résistance (par la technologie et le droit) et stratégies d’incorporation : la production sociale est devenue, pour eux, une réalité incontournable  (Benkler, 2006). [reformuler]

La rhétorique du journalisme participatif est critique à l’égard des structures de pouvoir, mais se concilie avec le discours entrepreneurial. Puisqu’il place le journaliste en concurrence avec des quidams (source d’une main d’oeuvre gratuite), le journalisme participatif aide les entreprises de presse à modérer les ambitions salariales des employés et à réduire leurs coûts (Bouquillion & Matthews, 2010). Il réforme les médias : introduit dans le système médiatique une dynamique qui à plus d’efficacité, de transparence et de « précision »[85] (OCDE, 2007).

1.5.1. naissance du journalisme participatif (2002)

 

Cette nouvelle éthique émerge lentement à partir de 2002 : un site baptisé Ohmynews participe cette année-là à faire basculer le résultat des élections nationales en Corée du Sud[86]. L’année suivante, des membres de l’American Press Institute publient “We Media, How Audiences Are Shaping The Future of News and Information” (Bowman & Willis, 2003). Ils défendent les mérites du journalisme participatif : qu’ils définissent comme l’acte de citoyens, jouant un rôle actif dans le processus de collecte, de reportage, d’analyse et de dissémination de l’actualité, et cherchant à fournir l’information indépendante, fiable, précise, complète et pertinente, qui est requise dans toute démocratie (Bowman & Willis, op. cit.).

« Participatory journalism is a bottom-up, emergent phenomenon in which there is little or no editorial oversight or formal journalistic workflow dictating the decisions of a staff. Instead, it is the result of many simultaneous, distributed conversations that either blossom or quickly atrophy in the Web’s social network ». (Bowman & Willis, 2003 : 9)

Dans ce texte, le registre éthique se mêle à un registre entrepreneurial. Les journalistes sont invités à adopter l’approche du ‘consommateur-innovateur’ de l’Harvard Business School, à placer le public au centre du processus de production (cf. analyse de Bouquillion & Matthews, 2010). C’est le principe du Web 2.0.

« Some industries have already succeeded in turning their customers into contributors and in­novators. Knowing they cannot predict the shift­ing desires of their customers, these companies have instead created the tools and frameworks to empower their customers to create » (Bowman & Willis, 2003).

Le terme Web 2.0 est essentiellement prescriptif. C’est-à-dire qu’il ne renvoie pas à une évolution technologique spécifique, mais désigne ce vers quoi les entreprises internet devraient tendre au lendemain de l’éclatement de la bulle Internet. Tim O’Reilly – le principal promoteur de l’éthique du Web 2.0 – édite, dans le foulée, un manuscrit du journaliste Dan Gillmor intitulé « We, the media » (2004). L’auteur y parle de Tom Paine, un pamphlétaire américain célèbre pour avoir participé à inscrire le principe de liberté d’expression en tête de la constitution américaine. Il montre la façon dont des journalistes (muckrackers), tels que I. F. Stone, E. R. Murrows, se sont servis de cette liberté pour remettre en question les discours établis, ou révéler des scandales.

Tout au long de l’ouvrage, l’histoire du journalisme américain est mise en parallèle avec des histoires de journalistes citoyens[87], c’est-à-dire de personnes vivant en marge du système médiatique, et qui grâce à l’internet seraient aujourd’hui en mesure de parler, et de réintroduire un discours critique dans le paysage médiatique : « The people at the edges of the communications and social networks can be a newsmaker’s harshest, most effective critics » (Gillmor, 2004 : 8).

En 2006, Joël De Rosnay et Carlo Revelli – inspirés par gillmor (2004) et Surowiecki (2004) – exportent l’idée de ‘journalisme citoyen’ vers le monde francophone. « Tout citoyen, affirment-ils, est un reporter en puissance, un capteur en temps réel. Aucune agence de presse ne peut poster un journaliste à chaque coin de rue » (Rosnay, 2006 : 119, cité par Pledel, 2006).

1.5.2. des ‘relations triangulaires’ difficiles

 

Aux Etats-Unis, des journalistes professionnels – comme Eric Alterman, Chis Matthews, Michael Moran, et Andrew Sullivan – s’engagent dans le blogging : (Scott, 2005 : 96). Internet, ce terrain nouveau, incontrôlé apparaît à de nombreux professionnels comme le lieu d’une renaissance journalistique, le terreau sur lequel le journalisme peut se déchaîner des intérêts du pouvoir, se réinventer et retrouver une plus grande légitimité… Mais pour tous ces journalistes qui voient Internet comme un nouvel outil personnel et professionnel, communiquer sans l’aval du média, c’est s’attirer les foudres de la ‘rédaction’. Certains l’apprennent à leurs dépens. Steve Olafson a par exemplé été licencié du Houston Chronicle en 2003 pour avoir blogué sous un nom de plume, sans l’autorisation de sa hiérarchie. Kevin Sites[88], journaliste de guerre de CNN, doit abandonner son site (kevinsites.net), sous prétexte que cela interfère sur son travail. Joshua Kucera fait face au même genre de pression, de la part de son employeur Time Magazine. Denis Horgan (2003) est enfin forcé d’abandonner son blog sous prétexte que cela provoque un ‘conflit d’intérêt’ avec le Hartford Courant (Allan, 2006 : 96).

En France, des journalistes font également l’expérience de relations triangulaires explosives média-journaliste-public. En 2006, le journaliste Laurent Bazin – employé à la chaîne de télévision iTélé – se sert par exemple de son blog pour divulguer des informations de coulisses, et les soumettre à une discussion libre et ouverte (Bousquet, 2007) : « partager des commentaires, réagir aux infos glanées ‘off’ et surtout débattre ensemble, sans tabou. Langue de bois interdite, coups de gueule bienvenus ». Bazin a ainsi voulu échapper aux rapports de dépendance en chaîne qui conditionnent son travail en rédaction, et négocier un changement de sa position. Il a pris  distance vis-à-vis de son rôle d’employé pour mieux manifester son allégeance à l’égard de son public…

Le journaliste croit ainsi échapper aux pressions directes d’acteurs extérieurs. Mais des pressions éloignées s’exercent de proche en proche et Bazin est forcé d’abandonner son expérience, le 24 janvier 2007 : il décrit alors le blogging comme une chose difficile voire impossible à concilier avec le travail d’employé[89]

1.5.3. exploitation de la longue traîne (2005-…)

« It would be obscene to remember this tsunami as anything other than a huge natural disaster, a human tragedy of an unimaginable scale. But for those watching this small, comparatively insignificant world of media, this may also be remembered as a time when citizen reporting, through the force of its huge army of volunteers and their simple type and publish weblog mechanisms, finally found its voice, and delivered in a way the established media simply could not » (Neil McIntosh, in Guardian Unlimited News Blog, 4 janvier 2005, cité par Stuart Allan, 2006 : 10)

Les médias font face à une multitude d’acteurs qui produisent des contenus plus variés et plus abondants que les leurs, mais n’attirent que très peu d’attention[90] (Anderson, 2006). Ils disposent donc d’un avantage comparatif : ils peuvent céder un peu de leur pouvoir en termes de visibilité en échange de différents avantages. Convaincu par cet argument, les médias opèrent, en 2005, des tentatives de rapprochement avec les médias citoyens[91].

Pour Stuart Allan (2006), le point de départ de ce changement de paradigme médiatique, c’est le discours ‘participatif’ de Rupert Murdoch à l’adresse des éditeurs de journaux, le 13 avril 2005 (ASNE). Dans le discours, il appelle les médias en ligne à privilégier la gratuité et à composer avec la culture des ‘digital natives’ : il explique que les lecteurs ne veulent plus d’une information qui se présente comme parole d’évangile ; ils veulent contrôler l’information qu’ils consomment. Ce n’est qu’en leur re-donnant ce sentiment – poursuit-il – que la presse a une chance de retrouver un peu de sa santé et sa prospérité d’antan (Allan, 2006 : 2-5).

Cette recommandation donne lieu à un revirement de stratégie dans les directions de presse: elles se mettent à représenter les bloggeurs et autres chroniqueurs web, non plus comme des concurrents, susceptibles de grignoter l’audience, mais comme des collaborateurs éventuels.

En 2005, le CEO d’Associated Press (AP) invite ses employés à inclure chaque jour un peu de citizen-created content dans les nouvelles (Singer & Friend, 2005 : 152). Les médias commencent même à conclure des accords de partage de contenu avec des médias citoyens comme NowPublic (2005) et Ground Report (2006).  Les chaînes de télévision CNN et BBC développent leurs propres outils participatifs (iReport, iCan). Le blogging vient ainsi compléter le travail journalistique (Reese et al., 2007). Le journaliste Jay Rosen déclare en 2005 : « journalists vs. bloggers is over »[92].

Le 7 juillet 2005, la BBC[93] et le Guardian[94] invitent leurs publics respectifs à leur soumettre des témoignages et des images des attentats de Londres[95]. Mais, le traitement de ces informations collectées par la foule pose une série de problèmes juridiques et moraux. Les journalistes chargés du traitement des contenus participatifs doivent non seulement s’assurer de la véracité, de la provenance de l’information, mais aussi des conditions dans lesquelles cette  information a été collectée. Un bloggeur londonien témoigne : « As I stepped out [the Tube] people with camera phones vied to try and take pictures of the worst victims. In crisis, some people are cruel » (Justin Howard cité par Allan, 2005 : 155).

Au lendemain des attentats, Richard Sambrook, directeur de la BBC, parle d’un « réajustement fondamental » de la stratégie citoyenne de la BBC. Puis, l’année suivante, son successeur Mark Thompson affirme :

“We need a new relationship with our audiences. They won’t just be audiences anymore, but participants and partners. We need to get to know them as individuals and communities and let them configure our services in ways that work best for them” (M. Thompson, 2006 cité par Singer).

Pour décrire le travail d’exploitation de la ‘production sociale’[96], Jeff Howes, journaliste pour le magazine Wired, invente le terme crowdsourcing[97] (taking advantage of the limitless newshole of the Internet[98]). Le crowdsourcing - sous-traitement des informations par la foule – est un moyen de réduire ses coûts (“a new pool of cheap labour”), de dénicher de nouveaux talents, de s’informer sur les désirs des clients… et plus largement de renforcer la confiance du public ; la confiance des lecteurs vis-à-vis de l’information est plus forte quand ils peuvent s’enorgueillir d’avoir eux-mêmes participé à la créer.

“[T]he basic idea is to tap into the collective intelligence of the public at large to complete business-related tasks that a company would normally either perform itself or outsource to a third-party provider. Yet free labor is only a narrow part of crowdsourcing’s appeal. More importantly, it enables managers to expand the size of their talent pool while also gaining deeper insight into what customers really want.” (Alsever, 2007)

Le mouvement de l’internet participatif n’est pas seulement porté par l’espoir d’un profit chez les directeurs de médias, mais aussi par la crainte d’un dommage chez les journalistes ; la crainte qu’une attitude d’indifférence à l’égard des « journalistes citoyens » ne vienne compromettre leur autorité sur internet (fear of marginalisation) : des journalistes s’y allient, ne serait-ce que pour mieux s’y opposer. En toile de fond, se trouve également la crainte qu’une attitude rigide, inflexible à l’égard des outils participatifs n’incite certains journalistes à s’extraire des structures du monde médiatique (retaining staff) (Hermida & Thurman, 2008). Signe du tournant radical opéré par la presse : le magazine Time révèle, en la personne de son lecteur (you), l’identité du personnage de l’année 2006.

1.6. les coûts cachés de l’information gratuite

 

1.6.1. Fragilisation institutionnelle et disparition d’emplois

La consommation d’information en ligne dépasse aujourd’hui la consommation d’information par les autres supports, à commencer par le papier. Les chiffres de vente du papier diminuent… alors que la fréquentation des contenus gratuits en ligne s’accroit. La presse écrite ‘se cannibalise’ elle-même, la toile mange le papier.

C’est aux Etats-Unis que la crise des journaux se fait d’abord ressentir. De 2007 à 2009, le marché de la presse écrite américaine recule de 30%. Un des quotidiens les plus anciens des Etats-Unis, le Christian Science Monitor se transforme en « pure player ». Le Rocky Mountain News ferme ses portes quelques mois plus tard. Le Seattle Post Intelligencer abandonne son édition papier et remercie une bonne partie de son équipe. Le Washington Post ferme ses bureaux locaux, et licencie une centaine de journalistes. Le Los Angeles Times licencie 250 journalistes. En 2008 et 2009, la presse écrite américaine perd plus de trente mille postes (Scherer, 2011 : 89).

Dans les pays européens, des emplois de journalistes disparaissent également de la presse écrite (bien que cela se fasse à un rythme moins soutenu). Les bureaux ferment, la couverture internationale recule. Certains comparent ainsi la crise de la presse à une « crise sidérurgique » (Scherer, 2011 : 89). En Grande-Bretagne, Le Guardian et l’Independent concentrent  tous leurs nouveaux investissements vers les éditions digitales : le papier a cessé de ‘payer’ (Carr, 2010). Les médias apprennent à diversifier leur offre digitale : accroissement du volume de contenus gratuits, développement de formules premium ou freemium, applications en ligne pour iPad et iPhone, politiques de community management (Facebook, Twitter), formules de ventes combinées.

La toile transforme partout, et de fond en comble les modes de production et de consommation de l’information : les médias sont contraints de les adapter à une  information rapide, courte, chaude, jeune et attrayante. Les éditions en ligne – qui imitaient au départ la disposition des « unes » de journaux papier – corrigent leur format, leur design, diminuent la taille des articles, favorisent la vidéo et les fonctionnalités interactives.

1.6.2. maîtrise des ressources techniques et attentionnelles

La montée en puissance des blogs et autres plateformes participatives, a remis en cause la légitimité d’un savoir vertical et paternaliste[99] (top-down communication), où le public est vu comme[100] un simple récepteur d’information[101]. Dans le discours ‘participatif’, l’information est processus comme un processus et non comme un produit, et le journaliste comme un filtre et non comme un détenteur de savoir.

La production sociale permet l’émergence d’une information singulière, hyper-différenciée, hyper-personnalisée (par opposition à l’information de masse), mais aussi la multiplication de discours partiaux et isolés… Les récits s’opposent aux contre-récits, dans une sphère informationnelle fragmentée en une multitude de bastions idéologiques : aux Etats-Unis, l’idéologisation des blogs est particulièrement forte : sur ces espaces, il s’agit généralement moins de comprendre que de juger.

ressources techniques

ressources attentionnelles

 

Une information digitale peut être dupliquée, partagée par plusieurs individus de façon simultanée… sans que cela ne constitue un « sacrifice » pour l’expéditeur. un moment d’attention ne peut pas être capté par plusieurs individus de façon simultanée. Le transfert d’attention de A vers B implique une absence d’attention de A à l’égard de C, D, E… Contrairement à l’information, l’attention est un bien rival.

La sphère informationnelle est un espace sans borne. Mais, la sphère attentionnelle nécessaire aux ressources informationnelles est tout ce qu’il y a de plus limité : elle ne peut pas déborder les 24 heures que compte une journée. Bref, une quantité limitée d’attention ne peut être affectée qu’à une quantité limitée d’informations.

 

Pt. vue de l’expéditeur du message _ le don d’information n’implique pas un sacrifice d’information de la part de l’expéditeur : le sacrifice consiste essentiellement en une éventuelle perte de réputation (mauvaise publicité) ou une perte d’exclusivité (renforcement de la concurrence) En même temps qu’il gagne l’attention du public (A) l’expéditeur du message (B) perd la jouissance exclusive de certaines informations privées: il risque ainsi d’orienter l’opinion dans un sens qui ne lui est pas favorable
+ gain de réputation (bonne publicité, … ), d’honneur, de reconnaissance professionnelle … En même temps qu’il gagne l’attention du public l’expéditeur du message oriente l’opinion dans un sens qui lui est favorable
Pt de vue du destinataire du message - Bruit, pollution informationnelle, rumeur, distraction, diversion, désinformation, produits impropres à la consommation le don d’attention implique un sacrifice de concentration, de temps et d’énergie
+ Gain d’information (bons produits) Le bénéfice personnel en vue duquel les individus sacrifient de l’attention… c’est un gain d’information utile (divertissement, accès exclusif à une information, accroissement de savoir…)

Des journalistes – aujourd’hui familiarisés avec l’idée que tout individu est un média en puissance – cherchent à regagner l’indépendance qu’ils ont vu s’éroder au cours des vingt dernières années, à reprendre la main sur une information dont ils avaient laissé le contrôle à d’autres acteurs : leurs employeurs, leurs rédactions, les groupes de presse, les grands propriétaires, les annonceurs… Et l’informatique en réseau leur sert d’appui dans cette entreprise : grâce à cette informatique en réseau, un journaliste peut aujourd’hui devenir journaliste-auteur, journaliste-entrepreneur, journaliste-programmeur…

Ces deux mondes initialement séparés l’un de l’autre – le monde des journalistes et celui des hackers – sont aujourd’hui plus unis que jamais. Ils s’alimentent l’un l’autre. Des journalistes et programmeurs s’unissent aujourd’hui pour mettre en évidence la dimension éthique, politique et sociale de leurs professions respectives. Leur objectif : surveiller les systèmes de gouvernance politique et économique et rendre leurs actions transparentes… Révéler les secrets que recèlent les institutions.

Des collaborations tout à fait inattendues voient le jour entre journalistes et programmeurs[102] : avec OWNI[103] en France,  Politifacts et ProPublica aux Etats-Unis. Le BetaGoup en Belgique et en France, les meetings Hacks/Hackers dans le monde anglophone[104], en Finlande et en Argentine. Enfin, des hackers comme Julian Assange se découvrent une vocation de journaliste, et des journalistes une vocation de hacker …

Pour être féconde, l’interdépendance homme-ordinateur ne doit plus être vue comme une dépendance mais doit constituer un appui destiné à protéger les acteurs des manœuvres illégitimes de contrôle des flux d’attention. Mais, cet espoir est contrebalancé par une vision plus pessimiste du progrès technique : il est mêlé d’une crainte, la crainte que la technologie ne renforce le contrôle que cette société décentralisée – littéralement, sans organe central de pouvoir – exerce sur les êtres humains.

A côté des discours sur l’importance de l’actualité ‘chaude’, ‘immédiate’, ‘réactive’, réapparaissent – de façon assez étonnante – des réflexions sur l’importance de la valeur ‘temps’. Lorsqu’il faut « courir après le temps », des sujets importants sont éclipsés, oubliés, négligés ou mal traités. Ainsi, à la fin des années 2000, s’ouvre une brèche pour une nouvelle presse de ‘qualité’, où les journalistes prennent du recul, le temps d’enquêter, d’investiguer, d’analyser les choses en profondeur. De nouvelles revues en langue française – comme XXI, Uzbek&Rica et 6 mois – publient des enquêtes au long cours. Leurs cycles d’édition sont extraordinairement lents (une édition par trimestre ou par semestre). Dans le monde francophone, cette lenteur représente aux yeux de ces journalistes pressés par le temps – le journalisme tel qu’il devrait être… un hommage au recul et à la cohérence dont ils sentent leur vie professionnelle dépourvue.

Idées phares de culture web:

-    Croyance que l’internet rend la réalité sociale transparente, le secret obsolète…

-    Croyance que l’internet permet aux individus de s’auto-différencier, de se singulariser, s’autonomiser, se libérer

-    Croyance que l’internet offre un moyen d’ascension sociale aux agents situés en marge du système médiatique. Il nivelle les inégalités (en capital social), efface les anciens rapports de statuts, et les remplace par des connexions entre agents libres et bien informés (cf. Friedman, 2005).

-    Croyance que la création de valeur a davantage de chances d’apparaître au sein de rencontres inattendues, qu’au sein de vieux rapports institutionnels ; que l’intérêt que l’on tire des liens faibles est plus grand que celui qu’on tire des liens de loyauté et d’engagement (Sennett, 2000)

-    Sentiment que les informations sont là, mais que le sens fait défaut

-    Cette société est à la fois la société ouverte de Karl Popper, et la manufacture du consentement de Walter Lippman : une société qui persuade pour libérer, et libère pour persuader[105].

« Internet a (…) permis de lever certains obstacles dans l’accès à l’information, au savoir et à la culture. Cet accès peut plus facilement s’effectuer hors des circuits traditionnels et des lieux socialement légitimés. En outre, l’usage des réseaux sociaux numériques peut être mis à profit pour construire des relations au savoir moins verticales, plus souples et plus ouvertes (…) » (Estienne & Vandamme, 2010 : 157)[106].

Contexte historique Médias Journalisme Informatique
Années 1950-début des années 1960 -Guerre froide, McCarthysme

-2de révolution industrielle (pétrole, automobile, électricité…)

-Consommation de masse

-moment charnière : mouvement des droits civiques. Lent basculement de la société américaine, vers un pôle anti-conservateur, libéral-progressiste.

-développement de médias de masse (TV, radio…), fortement hiérarchisés et relativement indépendants du pouvoir économique, grâce à une réglementation sur la propriété des moyens de diffusion (1934).

-presse nationaliste  vs. presse critique

-objectivité, (règle des 5W)

-Ed Murrow, i.f. stone

-la machine informatique est un instrument au service de l’etat (défense, renseignements) et de quelques grandes entreprises.

-un ordinateur au service de l’humain ? (cf. Joseph Licklider)

Fin des années 1960, années 1970 -mouvement de contestation et d’émancipation (contre-culture)

-crise industrielle (1973) et critique de l’Etat-providence…

-société postindustrielle ou société de la connaissance : développement de l’informatique

- plus ouverts, plus proches du terrain, et du vécu individuel, démocratiquesparticipatifs. -Journalisme de précision (1967)

-new journalism (1972) : journalisme littéraire, journalisme alternatif (presse underground, radios…),

gonzo journalism : subjectivité assumée, engagement personnel

-Âge d’or de la presse d’investigation (1972-1973): Pentagon papers, Watergate…

-­ fin des années 1970 : à la fin de son ouvrage Deciding what’s news (1979), le sociologue Herbert Gans invite les journalistes à adopter une approche multi-perspectiviste, par opposition à celle des mass médias (qui dépend trop fortement des pouvoirs en place).

-apparition de machines à temps partagé : l’informatique devient un moyen de communication – le premier courriel date de 1969 – et de collaboration, au service de la « connaissance (universités).

-l’ordinateur comme moyen de collaboration aux mains des individus (1968) : travaux précurseurs d’Englebart (mouse, desktop, operating systems…)

-Amélioration des protocoles de transmission : genèse de l’informatique en réseau se développe au sein des universités (BBS)

Années 1980 -Renforcement du libéralisme économique (Tatcher, Reagan)

-Déclin des idéologies collectivistes (1989)

-Nouvelles questions de gouvernance mondiale : environnement, politiques économiques, santé, etc.

-Essor de grandes sociétés privées

-l’informatique, outil de démantèlement de la bureaucratie (1984), fait son entrée dans les rédactions de presse : raccourcissement de la chaîne des métiers…

-Télévision sélective et interactive (VideoTex, Minitel)

-Premières éditions de presse en ligne

-Reagan : les médias d’offre (trustees) sont poussés à devenir des médias de demande : des acteurs du « libre marché de l’information ».

-Âge d’or de la télévision : règne de l’image

-Brouillage de la distinction information / communication, info-tainment

-différenciation : la « masse » se différencie, se segmente en « publics »

-l’informatique se miniaturise et se commercialise sous la forme un outil personnel (MacIntosh, PC)

-L’informatique comme mouvement social: les idéaux collectivistes, qui déclinent offline, gagnent une légitimité ou sein de communautés numériques (Free Software Foundation)

- protocoles IPC/IP et essor premiers réseaux numériques mondialisés (The WELL, Usenet)

Années 1990 -Chute du communisme

-Triomphe du capitalisme de marché

-« numérisation des rédactions »

-renforcement de la dérèglementation de la législation les moyens de diffusion (1996)

-Concentration de la presse, constitution d’immenses empires médiatiques (Bertelsman, NewsCorp., AOL-Time Warner, Vivendi-Universal), avec les éventuels conflits d’intérêts que cela implique.

-Développement des éditions de presse en ligne (1995)

-Essor de pure players (Yahoo!, Microsoft)

-Essor d’une presse en ligne underground (1999), et participative, critique à l’égard des médias de masse : Indymedia.

-dév. d’un journalisme multi-tâches -Usenet coiffe les agences de presse au poteau lors de la tentative de putsch de 1991, contre le parlement russe.

-Ouverture du World Wide Web au grand public (1993)

-Premiers Build-Your-Own-Web-Log-Tools (1999)

Années 2000 « bulle internet » (2000)

Politiques anti-terroristes et guerres d’Irak et d’Afghanistan

Crise des subprimes (2008)

Essor de nouvelles puissances économiques (BRIC)

-hyper-communication : en l’espace de dix ans (2000-2010), le nombre d’internautes est passé de 360 millions à 2 milliards, le trafic a été multiplié par 200, la masse de données explose (500 mia PB)

-hubs: Google (900mio), Facebook (880mio)

-médias de demande : les médias n’offrent plus une information à une masse indifférenciée (push), ils s’adaptent aux exigences de chaque consommateur (pull). Il y a une personnalisation extrême de l’information (Daily Me)

-miniaturisation : l’informatique est de plus en plus mobile

-L’information est surabondante, et indéfiniment reproductible: elle ne s’obtient pas au prix de grands sacrifices financiers, mais plutôt au prix de grandes pertes de temps et d’attention. La valeur commerciale d’une information dépend essentiellement de l’attention (ou du temps de cerveau humain disponible) qu’elle parvient à saisir. Or, sur Internet, les médias traditionnels ne sont plus les seuls à l’exploiter. Ils sont concurrencés par … tout le monde (discours citoyens, blogging, marketing viral).

-érosion de confiance envers les médias, dé-fidélisation, diminution des ventes et des revenus publicitaires

-fils de commentaires, chats : les médias développement, en parallèle à leurs canaux de diffusion, des fonctionnalités permettant aux lecteurs de s’exprimer… (participatif juxtaposé)

-« On vit notre crise sidérurgique » : restructuration, réduction massive des coûts, disparition de centaines de milliers d’emplois, dans tous les pays… Des journaux disparaissent, d’autres abandonnent le papier pour se transformer en pure players (entendez, de purs acteurs de l’économie de l’attention)

-La personnalisation de l’information conduit à un morcèlement, une balkanisation, de l’espace public : il existe autant de versions du réel qu’il existe d’identités, de communautés. Dans ce everything goes, les travailleurs de l’information tentent de réintroduire un ordre, une hiérarchie, entre ce qui est propre et impropre à la consommation.

Crise d’identité dans la profession : qu’est-ce que les journalistes ont encore à offrir ?

-Développement d’un journalisme de données: facilitation de l’accès des lecteurs aux données, infographies, outils de recherche, appels à la participation… Pour ce qui est du travail de synthèse, d’analyse et de contextualisation, il est tout aussi coûteux qu’auparavant (temps!)…

-l’information doit attirer l’attention. Cela conduit à une confusion entre information et marketing, mais aussi à plus de révélations (courageuses ou irresponsables), de divulgations (salutaires ou néfastes). Pour sortir leur épingle du jeu, les journalistes se sentent forcés de (re)devenir des ‘ ‘fouille-merde’ (hacks, muck-rackers,  whistleblowers).

-des hackers se découvrent une vocation de hacks (cf. WikiLeaks) : il faut abolir le secret,  rendre les ‘gouvernements’ transparents

-OWNI, Rue89, MediaPart, Huffington Post, Politico…

-open source : Application commerciale des principes de la FSF. Raymond & Young (2001), The Cathedral and the Bazaar

-Développement d’un web plus collaboratif : Blogger (1999), WordPress (2003), Flickr (2004), YouTube (2005) [« broadcast yourself »]…, Syndication de contenus (RSS)

-Développement de sites communautaires et médias sociaux : MySpace (2003) [« a place for friends »], Digg (2004), Facebook (2004), Orkut (2004), Twitter (2006), Friendfeed (2007), Renren (2009).

-mettre de l’ordre dans le chaos 

-« réalité » augmentée: forte interdépendance homme-ordinateur

Conclusion

Décentralisation. Mais décentralisation de quoi ? : les forces sociales ont, par le truchement de la technologie, formé un monde techniquement plat et réticulaire – qui favorise les relations distantes et instantanées – mais aussi un monde où les ressources sont très inégalement réparties et très morcelées.

Ces forces sociales – émergeant de la participation des individus aux cercles sociaux auxquels ils sont affiliés – visent pourtant une incessante résolution des tensions (procédé qui finit parfois par en créer davantage qu’elle n’en résout). Elles visent une unité (qui couve de nouvelles fractures, de nouvelles divisions). Elles visent une compatibilité: la visée d’un intérêt commun qui soit compatible avec les intérêts des parties. C’est-à-dire qu’elles tendent – notamment par Internet – à s’auto-préserver et à se renforcer. Dans les interactions, qui mêlent compétition et coopération, émergent ainsi de nouvelles ambitions, de nouveaux mouvements dont l’ « individu » est présenté comme le centre d’un système…

Aujourd’hui, l’individu est invité à défendre et à améliorer sa position à travers des réseaux : il part à la conquête de nouveaux territoires sociaux, moraux et intellectuels, pour y appliquer ses forces et y développer ses qualités. Et une fois le terrain conquis, il est incité à s’éprouver à autre chose, se lancer de nouveaux projets, risquer de nouveaux échecs. Nul ne peut cependant mener cette entreprise sans le soutien et les critiques de proches (adversaires et amis). Car, l’individu ne fait jamais qu’osciller entre le réseau et les groupes : il n’exerce sa liberté d’expression dans un environnement que pour ensuite s’interroger – dans un environnement autre – sur la responsabilité des mots prononcés. Il ne s’engage seul sur les voies de la vie publique, que pour ensuite s’en protéger et se replier, par intermittence, sur les valeurs familières de sa vie privée. Après avoir fait tomber les barrières du secret, il se coupe des informations collectées pour en tirer un sens et une valeur propre, originale.

Les liens forts, de loyauté (vis-à-vis d’autrui et vis-à-vis de soi-même) tempèrent donc les ambitions individuelles ; à moins, naturellement, que le groupe soit animé par la même ambition, auquel cas il les solidifie. Pour l’individu, les risques ne peuvent alors être limités qu’en multipliant les contacts avec des cercles sociaux contradictoires, en tension les uns avec les autres (seconde socialisation). C’est ce que les journalistes ont souvent voulu faire ou prétendu faire, en résistant toutefois à se reconnaître comme les « participants » du monde qu’ils observent …


[1] Dahlgren, P. (1996) ‘Media Logic in Cyberspace: Repositioning Journalism and its Publics’, Javnost/The Public 3(3): 59–72.

[2] Toile et médias : ces deux mondes sont aujourd’hui parfaitement indissociables. Un tiers de la population mondiale est connectée à internet, et l’essentiel des flux de télécommunication passent par le réseau. Pour comprendre de façon satisfaisante les rapports qu’entretiennent ces deux mondes, il faut opérer un retour en arrière : revenir aux questions qui se posaient à l’époque où la communication digitale  faisait son entrée dans la« sphère publique ».

[3] La presse française montre un grand intérêt pour cette cybernétique – notamment celle d’Albert Ducrocq (1953). La machine est à la fois présentée comme un « outil » qui ne serait rien sans l’action et la pensée humaine. Et comme une « machine à gouverner », un « cerveau électronique » capable de commander, de réaliser des buts indépendamment d’une action humaine.

[4] En employant un langage hérité de la philosophie (cf. Leibniz) pour évoquer l’existence d’un système ouvert, en perpétuelle transformation, Wiener – lui qui a été le premier à dévier l’outil de sa trajectoire initiale d’outil de contrôle (cf. Adrian Johns) . se met à dos certains spécialistes de la théorie  mathématique de la communication.

[5] Cette voie donnera naissance à une « théorie générale des systèmes » (cf. von Bertalanffy, 1954).

[6] Aujourd’hui, de grands récits sur la société de l’information – comme l’ouvrage très bien documenté de James Gleick (2011) – ne font aucune distinction entre matière  et information : l’information est matière.

[7] Mais d’où part cette immense débauche d’énergie, et où va-t-elle ? Elle part d’un produit de l’imagination: un cadre de langage. Et où va-t-elle ? Dans tous lieux où l’outil est susceptible l’emmener ; jusqu’à ce qu’il se heurte à des résistances inamovibles, qui ne seront rien d’autre que ses propres limites, ses propres paradoxes, fruits d’une confusion entre le monde et l’outil employé afin de l’explorer. De par sa définition initiale, l’outil ne réalise rien de plus que ce qu’il a pouvoir de réaliser. Il ne peut donc favoriser l’action et l’intelligence humaine qu’au prix de sacrifices, d’un renoncement à certaines ressources. Il améliore la vision de l’utilisateur, mais rétrécit son angle de vue. Il offre des représentations  de plus en plus précises, mais cette abstraction le pousse à s’imaginer extrait de l’environnement dans lequel il opère. L’outil lui permet de poursuivre des intérêts de plus en plus spécifiques, mais le sens de cette poursuite est occulté. Il aiguise l’esprit au contact d’objets larges et complexes mais cela ne se fait que dans ignorance de l’environnement le plus simple, le plus familier et le plus immédiat. L’emploi routinier d’un outil et la compréhension de soi comme utilisateur de l’outil sont deux choses difficilement conciliables.

[8] « the engineer is outside the box (…) Wiener is inside the box » (Brand, 1976).

[9] Cette politique de transparence n’est toutefois pas absolutiste (il existe des secrets légitimes) et n’est pas non plus une condition suffisante à la communication entre la société et ses experts. « One therefore cannot escape reconsidering the established custom of the scientist to give information to every person who may inquire of him.  The interchange of ideas which is one of the great traditions of science must of course receive certain limitations when the scientist becomes an arbiter of life and death. For the sake, however, of the scientist and the public, these limitations should be as intelligent as possible ». (« A Scientist Rebels » in Atlantic Monthly, 1947)

[10] Adrian Johns (2010) Piracy: The Intellectual Property Wars from Gutenberg to Gates, University Of Chicago Press.

[11] C. Wright Mills offre, en 1959, le critique sociologique d’une société réticulaire, en lutte avec sa propre complexité  : “Le ‘plus grand péril’ de l’homme réside dans les forces désordonnées de la société contemporaine elle-même, l’aliénation qu’entraîne ses méthodes de production, ses techniques enveloppantes de domination politique, son anarchie internationale – en un mot comme en cent, dans les transformations tentaculaires qu’elle fait subir à la nature de l’homme, aux conditions et aux objectifs de la vie” (Mills, 1959: 15). Quelques pages plus loin, il souligne que les progrès techniques de cette société “ont soulevé davantage de problèmes qu’ils n’en ont résolu, tant sur le plan intellectuel que sur le plan moral, et ces problèmes relèvent du social et non de la physique” (18).

[12] Quoique se développe une branche des mathématiques qui s’attache à décrire ces formes que les mathématiques ont longtemps refusé de décrire: non pas les grandeurs d’un monde abstrait et régulier, mais les qualités d’un monde matériel et imprévisible.

[13] Nous prenons ici la naissance des CTSS – c’est-à-dire les systèmes d’exploitation à temps partagé –  comme point de départ de l’histoire de l’informatique en réseau : il s’agit de systèmes informatiques permettant à plusieurs utilisateurs d’échanger des informations par le biais d’un seul ordinateur, et même d’établir une communication entre plusieurs machines.

[14] Licklider, On-line Man Computer Communication, 1962

[15] McLuhan pulie The Gutenberg Galaxy en 1962. Dans cet ouvrage, il défend l’idée que les technologies de la communication ont joué un rôle déterminant dans l’évolution de la pensée humaine, et ont indirectement façonné l’organisation et l’orientation politique de nos sociétés. S’ouvre en 1962 – époque de la découverte du ‘bit’ par Claude Shannon – une nouvelle ère : l’ère d’une communication électronique.  Affectant des masses d’individus interdépendants, qui sont autant de processeurs d’information rassemblés en une société commune, un village mondial. Et ces masses cherchent à participer à l’art d’écrire et de produire. L’individu demande de prendre part au traitement de l’information, à la création de sens. Les individus investissent ainsi les circuits électroniques, y projettent leurs rôles sociaux…

[16] Tout acteur – qu’il s’agisse d’un individu, d’une famille, d’un groupe ou d’une corporation – agit au travers d’histoires qu’il se raconte à lui-même, et qu’il raconte à autrui. Et, dans ses rapports avec le monde extérieur, il lui faut trouver un équilibre entre ce qui doit être dit et ce qui doit être tu, entre ce qui doit être appris, et ce qui doit être ignoré (cf. Simmel). En sachant que cet état d’équilibre doit changer pour perdurer. Mais certains ont pour ambition de ne rien taire du savoir qu’ils contiennent et de s’ouvrir à toutes les ressources qui, dans le monde extérieur, pourraient venir les corriger ou les infirmer (société ouverte). C’est une visée abstraite – qui peut être effectivement poursuivie – mais qui n’enlève rien au fait qu’une société repose nécessairement sur des structures qui résistent au changement, et freinent l’information.

[17] cf. Wiener, The Human use of Human beings

[18] Inspiré par l’utopie du Memex, de Vannevar Bush (As We May Think, 1945)

[19] Suivant l’analyse de Boltanski et Chiapello (1999 : 43), nous pouvons y voir la promesse d’un nouveau rapport moral des humains à leur travail, déterminé sur le mode de la vocation (beruf).

[20] C’est d’ailleurs un problème que les autorités publiques cherchent (épisodiquement) à régler : au lendemain de la crise de Cuba, Kennedy avait contacté le rédacteur en chef du New York Times pour lui reprocher de ne pas lui avoir opposé une résistance assez forte, de ne pas avoir joué le rôle de contre-pouvoir.

[21] Certains doutent, enfin, de la viabilité même de ce projet de développement de l’ ‘intelligence artificielle’ : car, la machine ne saisit que des signes syntaxique, et ignore la sémantique.

[22] C’est la fameuse maxime d’A. J. Liebling : “Freedom of the press is guaranteed only to those who own one”.

[23] Une filiation intellectuelle relie le monde de la presse underground à celui de l’internet (Castells, 1998 : 448).

[24] San Francisco Oracle (1966), Chicago Seed (1967), The Real Paper (1972), Mother Jones (1976) et South End Press[24] (1977).

[25] Le principe de l’action humaine comme ‘transaction’, action réciproque impliquant l’engagement et la participation des parties est une idée-phare de l’époque : il s’agit de faire émerger l’intelligence de la pratique (cf. dewey).

[26] Des courants libertaires capitalistes se développeront également à partir du milieu des années 1960, avec Right & Left : a journal for libertarian thought (1965) et le Libertarian Forum de Murray Rothbard (1969).

[27] Flippen (1974) distingue cinq sous-types de ‘new journalism’ : journalisme littéraire (literary journalism), journalisme de plaidoyer (advocacy journalism), journalisme alternatif (underground journalism), rédactions démocratiques (democracy in the newsroom), journalisme d’accès public (public access).

[28] Il y a une filiation intellectuelle entre le journalisme de Meyer et le travail de certains journalistes-hackers que défendent aujourd’hui (dans la tradition du journalisme de précision) un journalisme de données, enrichi ou augmenté : c’est-à-dire un processus d’analyse et de filtrage de large stocks de données en vue de la création d’articles (data-driven journalism).

[29] Antécédent : en 1963, des militants anti-guerre publient des informations dérobées au sixième Regional Seat of Government, qui évoquent une stratégie britannique en cas de guerre nucléaire.

[30] Ainsi, les médias se retrouvent, à partir des années 1980, dans une situation où il leur est difficile de manifester à l’égard de leurs employés, le même type de soutien que le Washington Post a accordé à Woodward et Bernstein.

[31] il exercera une profonde influence dans le milieu californien de l’informatique : les entrepreneurs Kevin Kelly, Steve Jobs et Howard Rheingold (Turner, 2006) y trouvent une importante source d’inspiration.

[32] Turner, F. (2006), From Counterculture to Cyberculture. Steward Brand, the Whole Earth Catalogue and the Rise of Digital Utopianism, Chicago, University of Chicago Press.

[33] P. Freiberger et M. Swaine (1984), Fire in the Valley : the Making of the Personal Computer, Berkley, Osborne/McGraw Hill ; Theodore Roszak (1986), From Satori to Silicon Valley, San Francisco, Don’t call it frisco Press.  John Markoff (2005), What the Dormouse Said: How the 60s Counterculture Shaped the Personal Computer Industry, New York, Penguin.

[34] L’influence du Whole Earth ne doit pas être négligée, mais elle a sans doute été exagérée. Le choix d’attribuer la paternité de l’esprit des hackers au Whole Earth a vraisemblablement été fait a posteriori, par des entrepreneurs plus proches du libertarisme de droite que des membres de la New Left, qui ont pourtant fortement contribué aux développements de l’informatique en réseau au début des années 1970.

[35] En 1981, des hackers français et allemands créent l’équivalent européen du Homebrew Computer Club, qui s’appelle le Chaos Computer Club (1981).

[36] Cf. Efrem Lipkin, Lee Felsenstein et Mark Szpakowski

[37] Levy Stephen (1984), Hackers: Heroes of the Computer Revolution , Penguin.

[38] « The Community Memory is a kind of electronic bulletin board, an information flea market. You can put your notices into the Community Memory, and you can look through the memory for the notice you want», cf. Szpakowski, Mark (1972), “Guide To Using The Community Memory” in Community Memory: 1972 – 1974, Berkeley & San Francisco, California.

[40] c’est le théorème de Thomas : Robert King Merton attribue à William Isaac Thomas la paternité de l’idée selon laquelle les représentations des individus affectent la réalité. Des réalités qui, qui ne doivent pas nécessairement se réaliser, deviennent vraies en conséquence du fait les individus y croient (prophétie auto-réalisatrice).

[41] Le terme “capitalisme” réfère à “une exigence d’accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifistes” (Boltanski & Chiapello, 1999 : 37)

[42] Joseph Weizenbaum (1976), Computer Power and Human Reason: From Judgment To Calculation

[43] cf. Computerized Bulletin Board System

[44] “Networking among people is not new, but, when supported by new computer networking, unprecedented many-to-many communication results. When computer storage and branching capabilities are used to filter communications so as to better match personal interests, then one-to-one electronic mail and one-to-many mass media become less significant than interactive media — that is, many-to-many communication. (…) In the seventies, we were able to experiment with new techniques of many-to-many communications, but only on a relatively small scale. Now, in the eighties, because computer networking is spreading rapidly, we need to shift our research attention more toward assessing what impact these techniques may have when applied on a widescale basis” (Stevens, 1981).

[45] Il deviendra le journal français le plus prompt à afficher son engagement dans la ‘modernité technologique’ (Yannick Estienne, 2007 : 60).

[46] Cette politique de presse participative peut être interprétée comme une stratégie de renforcement de confiance : la confiance des lecteurs vis-à-vis de l’information est plus forte quand ils peuvent s’enorgueillir d’avoir eux-mêmes participé à la créer.

[47] La contre-culture s’exprime au travers d’une multitude de publications souterraines, comme Charlie Hebdo et Nova Press.

[48] Serge July (1978), « L’ex-gauche prolétarienne était libertaire-prolétarienne, Libération est libéral-libertaire » in Esprit.

[49] Simon Nora, Alain Minc (1978), L’informatisation de la Société, Paris, La Documentation française.

[50] A époque où les travailleurs étaient encore encouragés à rester fidèles à une firme… les spécialistes de l’informatique évoluaient au sein de petites structures interconnectées, où la fidélité à l’entreprise était vue comme un frein à l’ascension professionnelle. Le travailleur devait sortir de son pré carré s’il voulait évoluer. Dans les années 70, un informaticien de la Bay Area restait en moyenne deux ans à un même poste. Parallèlement à la poursuite de ses intérêts économiques et salariaux, il lui fallait multiplier les liens hors de milieux habituels afin de s’assurer une bonne évolution professionnelle.

[51] Les premières expériences de communication journalistique en ligne sont menées en 1981 : huit quotidiens américains, dont le New York Times, diffusent des textes sur le réseau.

[52] En 1994, le New York Times ainsi que les hebdomadaires Newsweek et Time développent des éditions numériques hébergées sur des réseaux AOL, Compuserve, GEnie

[53] cf. rédéfinition du capitalisme : innovation technologique, changement organisationnel, injonctions de flexibilité et d’adaptablité (Castells, 1996 : 19)

[54] “More total truth possession will be achieved if speech is regulated only by free-market mechanisms rather than by other forms of regulation”. (Goldman & Cox, 1996 : 4)

[55] Garry Patrick M. (1990), The American Vision of a Free Press, p. 248, in Alonzo, 2006 : 770

[56] La concentration des médias pose également un problème du mélange des genres. En France, des grands médias dont le rôle avoué est de produire des ressources d’intérêt public appartiennent à des groupes – Bouygues, Lagardère, Dassault – qui vivent de la commande publique. Or, si un conglomérat médiatique dépend de la commande publique, il est sensible aux pressions de pouvoir politique, et peut être forcé de limiter la liberté de ses journalistes.

[57] « In a sense, the GII [Global Information Infrastructure] will be a metaphor for democracy itself… A see a new Athenian Age of democracy in the fora the GII will create » (Al Gore, 1994)

[58] Corrado, A. & Firestone, C. M. (ed.) (1996). Elections in cyberspace: Toward a new era in American politics.Washington, Aspen Institute.

[59] Sur base de données longitudinales M. Kent Jennings and Vicki Zeitner (2003) concluent que l’Internet a très peu d’influence sur l’engagement citoyen. Pour Pippa Norris : Internet ‘‘probably has had the least impact on changing the motivational basis for political activism’’ (2001, 22). Pour Markus Prior (2007) l’usage de l’Internet augmente les connaissances politiques des gens, pour autant que ceux-ci se soient déjà intéressés à la politique. Dans le cas contraire, (auprès de citoyens ‘apathiques’) c’est l’effet inverse qui est observé. Bruce Bimber soutient également qu’en dépit de quelques innovations organisationnelles :” it does not appear, at least so far, that new technology leads to higher aggregate levels of political participation’’ (2003 : 5). Leurs détracteurs affirment que les individus qui disposent d’un accès Internet et d’un accès aux actualités en ligne ont voté en plus grande proportion aux élections de 1996 et 2000 (Caroline Tolbert and Ramona McNeal, 2003). Brian Krueger (2002) affirme que l’Internet mobilise des citoyens anciennement inactifs. Certaines études auprès des jeunes indiquent que l’usage de l’Internet s’accompagne d’un plus grand capital social (Shah, Kwak, and Holbert 2001; Shah, McLeod, and Yoon 2001; Johnson & Kaye 2003) (traduit de M. Hindman, 2008).

[60] … pour Whole Earth ‘lectronic Link.

[61] Unix User Network

[62] Notons que des médias traditionnels, comme le Chicago Tribune, se trompent également sur la cause du crash, dont ils attribuent la responsabilité à des «  arabes et des musulmans » (Allan, 2006)

[63] Les journalistes se replient alors vers d’autres moyens de communication comme les « listes d’envoi »

[64] Le récit héroïque des origines d’Internet en donne une image biaisée, qui met en scène une série de grands précurseurs (Vannevar Bush, Joseph Licklider, Douglas Englebart, Ted Nelson), chercheurs ‘de génie’, entrepreneurs visionnaires… Quant au récit machiniste des origines de l’Internet, il en donne également une image faussée : il met en scène la bureaucratie militaire américaine, le capitalisme post-industriel, et un mouvement de sape des structures d’autorité baptisé contre-culture.

[65] Le principe de participation – qui s’est renforcé ces dernières années – est aussi ancien que la presse elle-même… Les premiers courriers des lecteurs remontent du XVIIes. AuXIXe, le développement du télégraphe et de la presse rotative accroît la participation des individus (Ekström et al., 2004) : « [L]a création d’un journal [devient] une entreprise simple et facile; peu d’abonnés suffisent pour que le journal puisse couvrir ses frais : aussi le nombre d’écrits périodiques ou semi-périodiques aux Etats-Unis dépasse-t-il toute croyance (…). Il n’y a presque pas de bourgade qui n’ait son journal (…) les lumières comme la puissance sont disséminées  dans toutes les parties de cette vaste contrée ; les rayons de l’intelligence humaine, au lieu de partir d’un centre commun, s’y croisent donc en tous sens ». (Tocqueville, 1835: 237). Les forums radio sont ensuite décrits au milieu du XXe comme des lieux où “toute la planète est en train de se parler” (Bachelard, 1951 in Deleu, 2002: 111).

[66] Le statut de journaliste assisté par ordinateur oscille entre la fonction prestigieuse d’expert, spécialiste des sciences humaines et des statistiques (cf. C.A.R.) et la fonction précaire, immobile et ultra-flexible du « gestionnaire de flux ». Les équipes web des médias de masse génèrent un peu d’argent entre 1995 et 2000 grâce à la publicité: cost-per-click.  Après l’éclatement de la bulle spéculative de 2001, les sites médiatiques voient leurs revenus publicitaires s’écrouler (Scott, 2005 : 95-96), et même les sites les plus fréquentés ne parviennent plus à rentabiliser leurs activités par la publicité. Des emplois web sont alors supprimés dans pratiquement toutes les rédactions, à l’exception du Wall Street Journal (Scott, 2005 : 96-97). En France, les directions de presse lancent – notamment chez Lagardère et Libération – une série de plans sociaux destinés à restructurer les rédactions. Les emplois web sont les premiers touchés (Estienne, 2007 : 80). Accélération du rythme de travail, diversification des tâches (Pavlik, 2000), sédentarisation des journalistes[66] (Estienne, 2007: 67). La news value devient difficile à trouver sur internet : pour rendre cette information rentable, il faudrait développer une information très spécifique, et à très haute valeur ajoutée… en un laps de temps très réduit.

[67] numérisation, introduction d’ordinateurs dans les rédactions: dans les années 1980, les ordinateurs personnels (PC,Macintosh) sont présentés  comme des outils de libération et de démantèlement de la bureaucratie. Dans les rédactions, ils amènent un raccourcissement des chaînes de production et une transformation de la chaîne des métiers. Certains sont fusionnés, et d’autres se marginalisent ou disparaissent complètement, comme le métier de typographe-linotypiste et de rotativiste. L’informatique n’a cependant simplifié les structures bureaucratiques que de façon très sélective. La dépendance des journalistes à l’égard des typographes-linotypistes a diminué, certes, mais leur dépendance à l’égard de l’ordinateur, de la direction et des annonceurs s’est, elle, renforcée. L’ordinateur a simplifié et flexibilisé les processus de production, il a libéré une certaine quantité de force de travail, mais les travailleurs de l’information n’ont pas nécessairement bénéficié du gain d’autonomie espéré : leurs tâches se sont diversifiées, multipliées, sédentarisées, leur rythme de travail s’est accéléré, le pouvoir syndical s’est affaibli… (Estienne, 2007 : 59). « L’utilisation des nouvelles technologies est (…) une occasion d’accroître la pression sur les salariés : à catégorie professionnelle équivalente, le travailleur qui utilise l’informatique a un travail plus propre et physiquement moins pénible mais il subit plus la pression de la demande, surtout lorsqu’il est ouvrier ou employé. Les travailleurs sont plus autonomes, mieux payés, mais voient les délais auxquels ils sont soumis jouer un rôle croissant [Crézard, Dussert, Gollac, 1992]. L’informatisation s’accompagne ainsi d’un niveau plus élevé d’astreintes psychologiques » (Boltanski & Chiapello, 1999 : 333).

[68] L’ironie veut que, sept ans plus tard, la situation finisse par se renverser : le best-seller (titre = ??????) du journaliste James Surowiecki (2004) présente (de façon tout aussi excessive) la « foule » comme un acteur ‘sage’, capable de produire un savoir plus riche et plus exact que l’individu isolé.

[69] … financés par l’ONG The Pew Charitable Trusts

[70] Le journalisme civique s’est développé sour l’influence du Pew Center For Civic in Journalism , lui-même financé par l’ONG “The Pew Charitable Trusts” [Sun Oil] (Cf. http://www.pewcenter.org)

[71] Le Guardian fut le premier à intégrer cette fonctionnalité sur son site, en 1999 (Thurman, 2008).

[72] DadaIMC, Mir, Oscait, Active, SF-Active, Activismo, Drupal and Plone

[73] Un espace public où l’information est illimitée n’est pas un lieu de ressources « infinies » mais dépend tout entier de la préservation d’une ressource limitée et épuisable : l’attention (Davenport & Beck, 2001 ; Wu & Huberman, 2007), le pouvoir de traiter l’information. Cette ressource est un bien rival, un bien dont l’exploitation est exclusive, dont la jouissance implique une privation pour autrui. Dans une économie de l’attention, l’intérêt que poursuit chaque individu (gains d’attention) se trouve en conflit avec l’intérêt de tous, qui est de maintenir des conditions propices à la communication (Hardin, 1968). La diffusion d’information peut donc épuiser l’attention des participants et ainsi entraver l’intérêt du groupe : bruit, pollution, rumeurs, manipulations etc. Sans clarifications morales et principes coercitifs communément acceptés, un espace numérique peut s’épuiser (cf. Tragédie des biens communs).

[74] Dans le monde ‘physique’, une solution pour éviter la surexploitation des ressources, c’est le droit de propriété : simple à appliquer pour la gestion du sol… Daniel McFadden, prix Nobel d’économie en 2000, s’inscrit dans cette tradition économique qui se propose d’inscrire des droits de propriété sur les biens intellectuels

, de façonpresque imperceptible. « ingenious ways to collect money from consumers with little noticeable pain »

[75] Un discours similaire sera également employé par les bloggeurs : ils se définiront comme des filtres et non des gatekeepers (Rosen, 2006). Leur maître-mot : la ‘transparence’.

[76] Justin Hall (1994) se définit comme internet-based diarist, Jorn Barger (1997) lance son Robot Wisdom Web-log, et de Jerry Pournelle (1998) son « View From Chaos Manor ».

[77] Un de ces éditeurs de la toile s’appelle Peter Merholz : il publie un beau jour un billet (post) dans lequel il raccourcit le substantif ‘weblog’ (‘blog’) et le transforme en verbe, en le faisant précéder du pronom ‘nous’ (we ‘blog). L’emploi du terme blog – comme substantif (a blog) et comme verbe (to blog) – se généralise quelques années plus tard grâce au succès d’un outil d’auto-publication baptisé Blogger (1999).

[78] Des acteurs progressistes ont contre-attaqué, avec des sites MoveOn.org.

[79] « Newsweek (…) killed a story that was designed to shake Washington to its foundations : A White House Intern carried on a sexual affair with the President of the United States ! » (cité dans Allan, 2006 : 42)

[80] « Manila is the revolutionary web publishing system that makes it easy for anyone to create and edit websites, weblogs, intranets and portals. Featuring ‘Edit this Page’ technology and an easy to use WYSIWYG [What You See Is What You Get] interface, Manila will have you up and running with a professional hosted website in under 5 minutes! » Cf. http://manila.userland.com/editThisPage.

[81] Le terme « weblog » vient, à l’origine, de Jorn Barger.

[82] Jean Quatremer, de Libération, lance son blog en 2006, en réaction à la campagne web en faveur du « non » au traité de Lisbonne.

[83] L’Open Source, c’est la récupération commerciale d’un mouvement social initié par Richard Stallman : le mouvement du Logiciel Libre (Free Software).

[84] C’est l’idée de la théorie de la ‘longue traîne’ (Anderson, 2004).

[85] En 2007, l’OCDE publie un rapport intitulé « Internet participatif, contenu créé par l’utilisateur », dont voici un extrait : « Les blogueurs et autres utilisateurs de sites comme Agoravox (…) sont devenus des reporters locaux qui vérifient les faits et influent sur les contenus traités par les médias traditionnels (Gill, 2005). Une telle dynamique pourrait avoir pour effet d’obliger les médias en place à plus de précision, puisque les internautes peuvent signaler en ligne les inexactitudes et les erreurs. Le CCU [Contenu Créé par les Utilisateurs] pourrait également permettre d’attirer l’attention de certains acteurs spécifiques, ce qui était auparavant impossible (…). GlobalVoices.com par exemple, s’attache à lutter contre les inégalités dans la couverture par les médias (…). Souvent, lorsque des incidents imprévus, non planifiés, se produisent, les seules sources de documentation immédiate sont les témoins de la scène possédant un téléphone mobile avec appareil photo » (OCDE, 2007, p. 45).

[86] Au début des années 2000, la Corée du Sud devient le pays où le web atteint son plus haut taux de pénétration (Sutton, 2008). Dans cette société structurée par de forts rapports hiérarchiques – respectueuse à l’égard du pouvoir et empreinte d’une forte culture de ‘communauté’ (Chang, 2005) – les forums apparaissent comme un exutoire, un moyen d’échapper à des contraintes traditionnelles, par le biais de nouvelles configurations sociales. Cette fonction d’exutoire de l’internet se révèle, en période électorale (2002), lorsque les netizens coréens apprennent – malgré le silence des médias – que des soldats américains ont causé la mort de deux fillettes et que l’affaire a été classée sans suite. Le mécontentement du ‘public’ a alors pu se cristalliser alors autour d’un drame individuel, et renforcer la légitimité du parti progressiste, qui finit par remporter les élections (Sutton, 2008 : 8). Le site OhmyNews, centre du mouvement de protestation, a joué un rôle décisif dans cette victoire électorale.

[87] C’est un terme fort décrié : si de nombreuses personnes s’essayent à commenter l’actualité sur internet, bien peu osent se définir gratuitement comme journalistes. Qui accepterait, en effet, d’endosser le rôle de « journaliste » – et les responsabilités qui l’accompagnent – sans obtenir la garantie d’une rétribution, ne serait-ce que précaire, pour le travail effectué ? Les journalistes professionnels sont souvent tentés de répondre « personne » : « il n’y a pas de journaliste citoyen, pas plus qu’il n’y a de boucher, ou de maçon citoyen… ». Par là, ils entendent qu’on ne s’improvise pas journaliste, que le journalisme est une profession à part entière, qui requiert une formation, un apprentissage, une reconnaissance, un cadre institutionnel, et un salaire (cf. interviews réalisées auprès de journalistes-bloggeurs, en 2009).

[88] Kevin Sites s’est servi de son blog en novembre 2004 pour documenter un événement dont il avait été témoin dans la mosquée de Fallujah, et dont les chaînes ABC et CNN (pour lesquelles il travaille) avaient donné une image incomplète:  « [Blogging] allowed me to provide a personal viewpoint of what was going on ; how I was feeling while I was covering these things, that I normally wouldn’t do in an NBC report. Plus, it allowed me to explain the role of my profession, as a journalist ». (http://www.youtube.com/watch?v=o4j50ghDeKA).

[89] « Au plus petit niveau, jusque dans les relations amicales, théoriquement privées, on est toujours en connivence avec quelqu’un… On se retient toujours de livrer une information dont on ne se priverait pas si il s’agissait d’un inconnu. Tant que l’on est salarié, que l’on travaille avec une équipe, toute vérité n’est pas bonne à dire. C’est comme ça. Je ne voudrais pas faire les choses à moitié. Je cesse donc d’écrire. Merci à tous ceux qui avaient trouvé ici un espace de discussion. J’ai aimé votre liberté de ton, j’ai été surpris aussi par la violence de vos mises en cause. Vous pouvez vous payer ce luxe. Moi pas. En tout cas pas sous cette forme là. » (Bazin, 2007)

[90] La théorie de la longue traîne postule que : « the Internet drives demand away from hit products, and directs that demand to more obscure niche offerings » (cf. Anderson Ch. (2006), Long Tail, The: How Endless Choice is Creating Unlimited Demand, Random House Business Books.)

[91] Thurman (2008) estime que les contenus crééés par les utilisateurs (UGC) ont pour principal avantage d’accroître la fréquentation des sites des médias. Il y a aussi des bénéfices secondaires en termes de production de contenu (source of stories, content for stories), principalement au niveau du rapportage de “l’actualité chaude”.

[92] Rosen, Jay, (2005), Bloggers vs. journalists is over. Essay for the Blogging, Journalism & Credibility conference, January 21– 22, 2005, in Cambridge, MA. http://journalism.nyu.edu/pubzone/ weblogs/pressthink/2005/01/15/berk pprd.html

[93] En 2003, la BBC permet à des internautes de participer à la couverture de manifestations anti-guerre, en envoyant leurs photos.

[94] En 1999, Le Gardian fut le premier journal à inviter les internautes à poser des questions par internet, à participer à des sondages en ligne (polls), à donner une opinion sur un thème particulier (have your say), à s’intégrer dans des fils de commentaires (Thurman, 2008).

[95] C’est systématiquement lors d’évènements spéctaculaires (breaking events) que l’on vante le pouvoir des réseaux en ligne. Ils permettent, semble-t-il, de produire du reportage … par accident : “first-hand reporting of an event that the blogger has accidentally witnessed” (Domingo & Heinonen, 2008: 8). Pour ne citer que quelques exemple : Michaël Hauben parle du rôle de Usenet lors de l’attentat d’Oklahoma City du 19 avr. 1995 (Hauben, 1995), on parle du rôle des “weblogs” après le 11 sept. 2001 (Bowman & Willis, 2002: 7-8; Gillmor, 2004) ou encore lors du tsunami du 26 déc. 2004 (Robinson & Robison, 2006);  du rôle des MMS lors des attentats de Londres le 7 juil. 2005 (Golz et al., 2006); du rôle des SMS et de l’internet au moment des violences policières birmanes du 26 sept. 2007 (Wang, 2007). A partir de 2007, c’est l’essor des médias sociaux. Lors d’évènements spectaculaires tels que des incendies et des tremblements de terre, un outil comme Twitter semble pouvoir alerter l’opinion  plus rapidement que les agences de presse (O’Connor, 2009). On reparlera de Twitter lors des attentats de Mumbai le 26 nov. 2008 (Potts, 2010) et surtoût lors des manifestations de Téhéran le 17 juin 2009 (Grossman, 2009). Lev Grossman, journaliste du Time, annonce ce jour-là: “Tyranny (…) is a monologue. But as long as Twitter is up and running, there's no such thing”. Des chercheurs metteront ensuite en doute l’importance de Twitter dans la “révolution verte” et (plus largement) le caractère émancipateur des réseaux sociaux, qui semblent avoir autant été utilisés comme des outils d’émancipation (empowerment) que comme des outils de contrôle gouvernemental (Zuckerman, 2009; Knight, 2010).

[96] … les ouvrages sur l’intelligence collective connaissent à l’époque un important regain d’intérêt : En 2002, Howard Reingold signe “Smart Mobs: The Next Social Revolution », livre dans lequel il prédit que la rencontre de l’Internet et de la téléphonie mobile, transformera et améliorera la manière de communiquer. En 2004, un journaliste du New Yorker publie un livre intitulé la “sagesse des foules”  où il vante les effets émergents des libres choix individuels. « Le paradoxe de la sagesse des foules est que les meilleures décisions de groupe proviennent d’un grand nombre de décisions individuelles indépendantes. […] La sagesse des foules n’est pas affaire de consensus. Elle émerge en fait des désaccords et même des conflits. C’est ce qu’on pourrait appeler l’opinion moyenne du groupe, mais il ne s’agit pas d’une opinion avec laquelle chacun dans le groupe peut être d’accord. Cela veut donc dire qu’on ne peut pas trouver la sagesse des foules dans le compromis”.

[97] Deux ans plus tard (2007), on reparlera de crowdsourcing à l’occasion des manifestations étudiantes birmanes et des élections kenyannes (Berkmann Center, 2008).

[98] Hermida & Thurman (2008) cf. supra

[99] Depuis les primaires américaines de 2004, c’est le aussi le secteur politique qui s’empare de l’idée du “web collaboratif” (un mouvement moins délibéré que contraint). Les acteurs politiques peaufinent leurs moyens de communication en ligne, renforcent leur capital social par le biais des réseaux sociaux, et appellent enfin les internautes à participer à leurs campagnes (par le biais de flash mobs ou de micro-dons).

[100] «  When the people formally known as the audience employ the press tools in their position to inform one another, that’s citizen journalism » (Rosen, 2006)

[101] Les gens qui s’étaient attelés dix ans plus tôt à édifier un journalisme “civique” ou “public” – c’est-à-dire à étudier les conditions d’un éventuel rapprochement entre le public et les médias – perçoivent la montée en puissance des formes d’expression citoyenne comme un évènement transformateur, qui rend caduques les vielles oppositions média-audience, producteur-consommateur : «  the people formally known as the audience employ the press tools in their position to inform one another » (Rosen, 2006).

[102] Örnebring H. (2010), « Technology and journalism-as-labour : historical perspectives » in Journalism, vol. 11, n°1, p. 52-74

Cardon D. « Zoomer ou dézoomer ? Les enjeux politiques des données ouvertes » in OWNI.fr, 21 fév. 2011.

[103] Cf. Objet Web Non-Identifié

[104] Cf. New York Times (Aron Pilhofer), Guardian (Simon Rogers), Chicago Tribune (Brian Boyer)

[105] Tocqueville (1835), De la Démocratie en Amérique, t. II, IVe partie, Chap. VI

[106] Estienne Y., Vandamme E. (2010) « (In)culture numérique : l’école du journalisme de demain », in Les Cahiers du journalisme, n°21 , Automne 2010, p. 156.

En choisissant d’écrire sur un journalisme en marge – issu de niches informationnelles – j’ai voulu faire écho à une réalité qui me semblait révéler quelque chose de pertinent au sujet du fonctionnement des institutions journalistiques. Et, j’ai cru trouver, dans cette citation de Paterson et Domingo (2008), une justification de ce choix, et une raison de penser que la réalité du journalisme reste en grande partie inconnue lorsque l’on choisit d’arrêter notre examen aux limites reconnues par l’institution.

« The newsroom-centric approach can be found lacking in a modern context increasingly dominated by the source-journalist relationship, which includes both the public relations professional’s ability to manufacture news, and the dominance of new agencies in agenda-setting » (Paterson et Domingo, 2007)

Je commençais alors à présager de ce que cette approche ‘en marge’ allait m’apprendre de la réalité du journalisme en ligne. J’imaginais pouvoir jeter sur ce monde un regard indépendant et critique : découvrir les rapports de pouvoir qui le structurent. Mais, plus j’avançais dans le travail, plus je doutais de la valeur des dualismes que j’avais projetés sur mon terrain d’étude : les individus et les communautés, les professionnels et les amateurs, les institutions et  les réseaux, les instances de contrôle et les moyens d’autonomisation… Plus aucune de ces oppositions ne faisaient sens.

Il a fallu des mois de détours et dévoiements pour que je saisisse le type de sociologie qui puisse m’aider à donner du sens à ce terrain que je m’étais donné pour tâche d’analyser et de conprendre. Au premier abord, ‘l’interactionnisme structural’ me semblait être le champ théorique le plus approprié à mon sujet. Il me semblait pertinent de renoncer à expliquer les phénomènes sociaux en fonction de catégories et d’attributs individuels, pour se concentrer sur des aspects relationnels, structuraux.

Je m’efforçai alors de comprendre comment des journalistes se projettent, par Internet, dans des structures élargies non-institutionnelles, non-marchandes, non-propriétaires et décentralisées (Benkler, 2006). Je m’efforçai de comprendre les mécanismes d’influence sociale qui s’exercent dans ces réseaux numériques et reforgent le rôle de journaliste. Mais, cette approche me conduisait – sans que je m’en aperçoive – à négliger le vécu des personnes que j’avais interrogées. Mon travail me semblait à présent froid, aride, détaché du monde vécu. Et il n’avait pas non plus la précision et la rigueur que j’avais souhaité lui donner.

Je voyais une seconde piste de recherche se dessiner devant moi : il me fallait étudier le journalisme comme un travail de « gestion des impressions ». De là, se développait un champ d’étude microsociologique – également basé sur l’étude des interactions et des structures – mais qui plaçait l’accent sur une réalité que j’avais maladroitement ignorée : derrière les discours journalistiques savamment maîtrisés, se trouvent des émotions, des désirs, des corps en quête de satisfaction et d’approbation. Les normes professionnelles dont je cherchais vainement à faire la synthèse, je voulais qu’elles m’apparaissaient, non plus comme de froides structures abstraites, mais comme des choses incorporées et décryptables au travers de l’observations des détails, des accidents, des conflits et des désaccords qui parsèment les échanges journalistiques.

Pour autant, cette perspective de recherche avait quelque chose d’inadapté à mon sujet : elle s’intéressait au corps, alors que la communication par ordinateur semblait ‘désincarnée’. Elle étudiait la façon dont le jeu communicationnel se déployait au travers de multiples canaux ; alors que la communication par ordinateur était amputée du geste, et réduite à  un petit nombre de canaux. Les travaux de Judith Donath me convinrent toutefois que ces obstacles n’avaient rien d’insurmontables et qu’une approche goffmanienne de la communication médiatisée par ordinateur donnait du sens à mon discours, menacé par un trop haut degré de généralité et d’abstraction.

Je commençai alors à me réintéresser aux motifs qui poussent les journalistes à écrire : au mouvement interne qui pousse ces acteurs à prendre la parole, à convaincre, à persuader, avec les risques que cela comprend en termes de « jugement social », et de protection de l’intégrité morale et intellectuelle. Je voulais comprendre cette tension intérieure entre l’ambition personnelle et l’intégrité dont chacun(e) reste le seul juge.  Cet effort qui forge l’identité de journaliste, j’ai voulu le comprendre non pas comme le produit d’une ambition isolée, mais essentiellement comme le résultat d’échanges et d’interactions. Les communautés d’internautes font société autour d’idées, de représentations de la société,  qui se propagent par contagion, et qu’ils s’efforcent de protéger d’influences qu’ils jugent néfastes.

Aujourd’hui : j’ai le sentiment d’avoir quelque chose de valable entre les mains, mais de … ne pas parvenir à bien le communiquer. Il y a quelque chose de grotesque dans ce parcours… où j’ai passé plus de temps dans l’isolement qu’en dialogue avec d’autres.

Je sors d’une passionnante interview avec le sociologue Thomas Scheff, dont voici un premier extrait.
http://www.soc.ucsb.edu/faculty/scheff/

M. S. : How did you start your research on emotions?

T. S. : When I was 40 years old, that was 42 years ago. I had some very intense experience with emotions, myself, in my ow personal life. I was depressed and I got some help with the depression and I exprerienced extremely intense episodes of fear and grief and anger, and shame. I was going though a divorce and my wife took the childeren to hawaii, and I was missing my childeren, I got depressed.

M. S. : and your encounter with Erving Goffman had something to do with it?

T. S. : I didn’t understand Goffman, even though he was my adviser. He was way over my head. I didn’t get much from him, until I had this personal experience, and then I began to understand why people might be interested in emotions.

M. S. : If we remain unaffected by something that – we know – affects our lives, isn’t it because of this belief that “introspection” would lead to make terrible “jugements” upon ourselves ?

T. S. : Yes, I wouldnt’ put it that way but basicly, what people do with most emotions is to hide them, from others and from themselves. And that’s what you’re talking about. By the time, in our teams, we become quite adapt at distracting ourselves from feelings that we know, or think might be painfull. So, most emotions are not felt, at least for very long … it might be a split seccond of a jabbing pain, which you immediately … cover over. People learn to be quite adapt at hiding their own emotions from others and from themselves

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